Julian : aimer, promettre, et laisser la mémoire tenir quand tout vacille.

Une histoire d’amour qui se construit dans l’élan, puis se heurte brutalement au réel. Julian explore ce moment fragile où tout bascule, où l’engagement devient mémoire, et où aimer signifie aussi apprendre à perdre.

Fleur (Nina Meurisse) et Julian (Laurence Roothooft) tombent amoureuses et décident de se marier dans chaque pays où leur union est reconnue, comme un geste à la fois intime et politique. Leur projet, porté par une énergie rare, avance au rythme de leurs cérémonies, jusqu’à ce que le destin vienne interrompre cette trajectoire. Fleur incarne une présence solaire, ancrée, tandis que Julian impose une intensité plus intérieure, presque suspendue. Leur relation repose sur un équilibre fragile entre idéal et urgence, comme si chaque instant comptait déjà double.

Nina Meurisse incarne une Fleur touchante, Laurence Roothooft incarne Julian. Deux femmes qui s’aiment et veulent réveiller les esprits en se mariant dans tous les pays où le mariage entre deux femmes est autorisé. Cato Kusters offre à ce drame un traitement particulier par son montage et la photographie. On est comme dans une forme d’ailleurs, comme cette sensation étrange quand on apprend une mauvaise nouvelle comme le décès d’un proche. On a l’impression que tout est différent et familier. Les choses n’ont plus les mêmes couleurs, les couleurs deviennent ternes. Et Cato Kusters décide d’opposer le souvenir au présent. Les souvenirs sont ici plus colorés et le présent plus noirci par l’absence de l’être aimé. On inverse ce qui est de convention au cinéma, — mais pourtant, nos souvenirs bons ou mauvais ne sont-ils pas colorés? 

Quand la maladie vient brutalement tout bousculer


Le film installe d’abord un mouvement, celui d’un amour qui s’écrit dans l’action, dans les déplacements, dans ces mariages répétés comme pour conjurer le temps. Puis, sans prévenir, la maladie surgit. Elle ne s’annonce pas, elle interrompt. Elle coupe net une dynamique qui semblait inarrêtable. Ce basculement n’est pas traité comme un effet dramatique classique, il agit plutôt comme une rupture de rythme, presque une déchirure dans la continuité du récit.

À partir de cet instant, tout change. Le projet n’est plus une conquête, il devient une résistance. Chaque geste prend une autre valeur, chaque regard devient un fragment à préserver. Le film évite la surenchère émotionnelle, il choisit au contraire de montrer les interstices, ces moments entre deux événements, là où la fragilité humaine apparaît avec le plus de netteté. Ce sont ces instants, souvent silencieux, qui portent la véritable charge dramatique.

Le cœur du film se situe précisément là, dans la confrontation entre un engagement formulé et la réalité qui le met à l’épreuve. Le serment « Je promets de te rester fidèle, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, et de t’aimer tous les jours de ma vie » ne reste pas une formule. Il devient une ligne de conduite, presque une obligation morale qui dépasse les personnages eux-mêmes. Ce qui était prononcé devient vécu, parfois au-delà de ce que l’on est capable de supporter.

La maladie agit comme un révélateur. Elle ne détruit pas seulement le corps, elle redéfinit la relation. Elle impose une nouvelle temporalité, plus courte, plus dense. Elle oblige à regarder autrement, à aimer différemment. Le film insiste sur cette idée que l’amour ne disparaît pas face à l’épreuve, il change de nature. Il devient plus concret, plus ancré dans le présent, débarrassé de toute projection inutile.

Ce qui frappe, c’est l’absence de détour. Le récit ne cherche pas à protéger le spectateur. Il montre la fatigue, la peur, la lucidité qui s’installe progressivement. Il montre aussi la fidélité, non pas comme une idée abstraite, mais comme une présence quotidienne, presque physique. Rester, accompagner, continuer malgré tout. Le serment prend alors tout son sens, non comme une promesse idéale, mais comme une réalité vécue, parfois douloureuse, toujours essentielle.

Julian : Photo Nina Meurisse © JHR Films

Un film sur la mémoire et l’amour

Le projet trouve son origine dans une rencontre quasi accidentelle. Cato Kusters découvre l’histoire à la radio, au volant de sa voiture. L’impact est immédiat, au point de devoir s’arrêter, submergée par l’émotion. Ce premier choc donne la direction du film. Il ne s’agira pas simplement de raconter une histoire, mais de restituer une sensation, celle d’un amour hors norme, perçu comme une évidence. L’adaptation se construit ensuite petit à petit, au fil des échanges avec Fleur Pierets, dans une relation de confiance qui permet au récit de se transformer en vision de cinéma.

Le choix de la narration non linéaire s’impose rapidement. Inspiré du livre, le film refuse la chronologie pour mieux traduire le fonctionnement de la mémoire. Les souvenirs apparaissent par fragments, se répètent, se déforment, comme dans la réalité. L’usage de captations intimes, proches du « found footage », renforce cette sensation d’immédiateté. Les comédiennes, Nina Meurisse et Laurence Roothooft, prolongent même cette démarche hors plateau, nourrissant le montage de moments imprévus. Ce travail donne au film une texture singulière, entre reconstitution et trace réelle, comme si l’amour filmé continuait d’exister au-delà du récit.

À cela s’ajoute une dimension méta particulièrement marquée. Le film intègre en son cœur un autre film, constitué de ces images captées par les personnages eux-mêmes, qui devient un espace de mémoire autonome. Ce dispositif permet de raconter l’histoire autrement, en donnant accès à une intimité brute, non filtrée par la mise en scène classique. Il ne s’agit plus seulement de revivre les événements, mais de les observer à travers le regard des protagonistes, comme une trace vivante de leur lien, fragile, persistante, presque irréductible au temps. La survivante veut raconter son histoire et celle qui n’est plus. Un travail de mémoire, de deuil, mais également un acte d’amour.

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Note : 3.5 sur 5.

25 mars 2026 en salle | 1h 31min | Drame
De Cato Kusters | 
Par Cato Kusters, Angelo Tijssens
Avec Nina Meurisse, Laurence Roothooft, Rosalia Cuevas


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