Depuis sept ans, Maghla (streameuse populaire, ndlr) dénonce les deepfakes sexuels dont elle est victime. Face à Élise Lucet, elle raconte un phénomène devenu massif avec l’essor de l’IA.
Une violence ancienne qui existait avant l’intelligence artificielle
Lorsque Maghla témoigne dans l’émission Dérush animée par Élise Lucet, elle ne parle pas d’un phénomène récent apparu avec l’intelligence artificielle. Son récit remonte plusieurs années en arrière, à une époque où les montages reposaient encore principalement sur des logiciels de retouche classiques. La streameuse explique que son combat dure depuis longtemps : « Ça fait sept ans que je me bats contre ça ».
À travers son témoignage, c’est toute une génération de créatrices de contenus qui apparaît en arrière-plan. Selon elle, de nombreuses femmes évoluant sur Twitch ou YouTube subissaient les mêmes pratiques sans oser les dénoncer publiquement. « Toutes les streameuses le vivaient en secret, elles n’en parlaient pas parce qu’elles avaient honte », raconte-t-elle. Cette remarque éclaire une dimension souvent négligée du phénomène. La violence ne réside pas uniquement dans la fabrication des images, mais aussi dans l’isolement qu’elle produit chez les victimes. Maghla se souvient de la découverte d’un site diffusant régulièrement des photographies truquées la représentant nue. Alertée par son amie Trinity, elle découvre alors un univers où des inconnus manipulent son image et celle d’autres femmes pour produire des contenus sexuels non consentis. « Ils font des photoshops et ils nous disent des choses obsènes. Je n’en ai pas dormi pendant deux semaines », explique-t-elle. Derrière cette phrase se dessine une réalité psychologique complexe. Les victimes sont confrontées à une image d’elles-mêmes qu’elles n’ont jamais produite, mais qui circule pourtant comme si elle était authentique.
Cette confusion entre le réel et le faux crée une forme particulière de dépossession. L’image du corps cesse d’appartenir à la personne représentée pour devenir un objet manipulable par d’autres. Dans le cas des personnalités publiques, cette mécanique s’inscrit également dans un rapport de pouvoir où la visibilité devient une vulnérabilité. Plus une personne est connue, plus son image est facilement capturée, détournée et diffusée.
Quand l’IA transforme le problème en menace de masse
Si Maghla a déjà connu les montages photographiques traditionnels, l’arrivée de l’intelligence artificielle a profondément modifié son regard sur le phénomène. La raison est simple. Les outils actuels permettent de produire des images beaucoup plus crédibles qu’auparavant, parfois en quelques minutes seulement.
Dans Dérush, elle décrit avec précision la peur ressentie au moment où ces technologies ont commencé à se démocratiser : « Quand l’IA est arrivée, j’étais terrifiée ». Cette réaction n’est pas seulement liée à son expérience personnelle. Elle découle aussi d’une prise de conscience collective. Là où les anciens montages demeuraient souvent imparfaits, les nouveaux outils permettent désormais de générer des contenus suffisamment réalistes pour tromper une partie du public. Maghla raconte avoir récemment découvert une nouvelle image falsifiée la représentant nue.
Sa réaction illustre l’évolution technologique du phénomène : « Je suis tombée sur un deepfake de moi nue, même moi je trouvais qu’il était bien fait ». Cette remarque est essentielle. Elle montre que le problème n’est plus uniquement celui de la manipulation, mais également celui de la crédibilité. Plus les images deviennent réalistes, plus il devient difficile pour les victimes de démontrer qu’elles sont fausses. La streameuse exprime également son inquiétude pour les adolescentes et les jeunes femmes qui n’ont pas forcément la notoriété ou les moyens de défense médiatiques dont elle dispose. Les deepfakes sexuels reposent sur une illusion particulièrement brutale. Ils reproduisent les traits du visage, les expressions et parfois même les caractéristiques corporelles de la personne ciblée. « Ça ressemble à leur corps (…) Ce sont des gens qui n’ont pas donné leur accord », rappelle-t-elle.
La question du consentement devient alors centrale. Ces contenus fabriquent artificiellement une intimité qui n’a jamais existé. Ils donnent l’apparence d’un acte volontaire alors qu’ils résultent d’une captation et d’une transformation imposées. Le progrès technique ne crée donc pas une nouvelle violence. Il amplifie une logique déjà présente en lui offrant une puissance de diffusion et de réalisme sans précédent.
Consentement, banalisation et responsabilité sociale
L’un des aspects les plus frappants du témoignage de Maghla concerne la manière dont elle analyse les auteurs de ces contenus. Son discours s’éloigne de l’image caricaturale du prédateur isolé opérant dans l’ombre d’internet. Elle insiste au contraire sur la proximité sociale de ceux qui participent à ces pratiques.
Cette réflexion intervient après des années de lutte, de prises de parole publiques et d’échanges avec d’autres victimes. En découvrant l’ampleur du phénomène, elle explique avoir compris que sa situation n’était pas un cas isolé. « Je ne suis pas censée voir cette violence et je me suis dit : « Si je le vis, d’autres femmes le vivent » et j’ai fait un thread ». Cette décision de parler publiquement marque un tournant. Son message a circulé largement, attirant l’attention des médias et des institutions. Le ministère de la Culture l’a notamment auditionnée sur le sujet.
L’affaire a également contribué à la fermeture du site qu’elle dénonçait après la découverte d’images pédopornographiques. Pourtant, malgré ces avancées, la créatrice de contenus considère que le problème demeure profondément ancré dans certaines pratiques culturelles. Son interrogation reste la même aujourd’hui qu’il y a plusieurs années : « Pourquoi vous faites ça sur des gens qui n’ont rien demandé ? ». Plus loin, elle ajoute : « Pourquoi vous faites ça sur des gens qui n’ont rien demandé, c’est dégradant. Ce n’est pas consentant, donc ce n’est pas ok ». Cette phrase résume le cœur du débat.
Derrière les discussions techniques sur l’intelligence artificielle, les algorithmes ou la régulation européenne, la question demeure celle du respect de la personne. Le 26 mars dernier, le Parlement européen a approuvé l’interdiction des services utilisant l’IA pour créer ou manipuler des images sexuelles explicites ou intimes. Une décision importante, mais qui ne résout pas à elle seule les mécanismes sociaux à l’origine du phénomène. Maghla conclut d’ailleurs par une réflexion particulièrement troublante : « Souvent, on met le terme : « ce sont des détraqués qui font ça ». Non, ce sont des gens que tu côtoies. » Son témoignage déplace ainsi le problème du terrain de l’exception vers celui du quotidien.

Les deepfakes sexuels, une collision entre fantasme numérique et violence psychique
D’un point de vue psycho-cognitif, le deepfake sexuel place les deux parties dans des réalités mentales radicalement différentes. Chez le consommateur, l’image est souvent perçue comme un objet de gratification immédiate. L’intelligence artificielle permet de transformer une personne réelle en personnage fictif répondant à un désir personnel. Ce mécanisme s’inscrit dans une logique de dépersonnalisation. La personne représentée cesse progressivement d’être perçue comme un individu doté d’une volonté, d’une intimité et d’un consentement. Elle devient une image manipulable, un support de projection fantasmatique. Plus l’exposition à ce type de contenu est répétée, plus le cerveau peut normaliser cette dissociation entre l’image et l’être humain réel qui se trouve derrière.
Pour les victimes, le processus psychologique est inverse. Elles se retrouvent confrontées à une représentation de leur propre corps qu’elles n’ont jamais produite, mais qui porte pourtant leur visage et leur identité sociale. Cette situation crée un conflit cognitif particulièrement éprouvant. Le cerveau reconnaît immédiatement son image tout en sachant qu’elle est fausse. Cette contradiction peut générer anxiété, sentiment d’intrusion, perte de contrôle et hypervigilance. Certaines victimes développent également une méfiance accrue envers les espaces numériques, voire envers leur propre exposition publique. La souffrance ne provient pas uniquement de l’image fabriquée, mais du regard des autres. La question devient alors : qui va croire qu’elle est fausse ?
C’est précisément ce décalage qui rend les deepfakes sexuels si destructeurs. Le consommateur voit une fiction personnalisée. La victime, elle, subit une atteinte à son identité sociale et symbolique. Lorsque Maghla rappelle que « Ce n’est pas consentant, donc ce n’est pas ok », elle met en lumière le cœur du problème.
Derrière la technologie, la question reste celle de la reconnaissance de l’autre comme sujet autonome. Le deepfake sexuel n’est pas seulement une manipulation d’image. C’est une manipulation de la représentation sociale d’une personne, avec des conséquences émotionnelles et cognitives qui peuvent perdurer bien après la disparition du contenu lui-même.
Le témoignage de Maghla dans Dérush dépasse largement le cadre de sa propre expérience. En racontant sept années de lutte contre les deepfakes sexuels, elle met en lumière un phénomène qui existait avant l’IA et que les nouvelles technologies ont considérablement amplifié. Son récit rappelle que derrière chaque image falsifiée se trouve une personne dont l’intimité, le consentement et l’identité ont été détournés. Plus qu’un débat technologique, cette question interroge notre rapport au corps, à l’image et à la responsabilité collective dans l’espace numérique.
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