Peu après le 7 octobre 2023, une cinéaste retourne sur les lieux d’un traumatisme. Entre ruines, silence et fracas lointain, le film observe, sans détour, un territoire marqué par la guerre et ses contradictions.
Dans Collapse, Anat Even revient dans un kibboutz dévasté où elle a vécu, et filme pendant plus de deux ans un paysage devenu méconnaissable. À travers ses images, le quotidien agricole bascule en décor de guerre, où les machines et les champs racontent une transformation brutale. En parallèle, une conversation à distance avec Ariel Cypel s’installe, introduisant un regard critique et parfois conflictuel sur les événements. Le film ne montre pas directement Gaza, mais en fait ressentir la présence par le son, l’absence et les mots. Entre mémoire intime et réflexion politique, l’œuvre interroge la manière de représenter l’invisible et de penser une réalité en cours.
Une guerre qui déshumanise
La guerre déshumanise et anonymise les victimes : des visages sans noms. Cependant, on prend conscience du ravage de la guerre lors du plan montrant des boîtes aux lettres avec des stickers permettant de savoir les noms de ceux qui sont morts, emprisonnés ou libérés… Cette matérialité presque administrative du deuil renvoie à une réalité glaçante, où l’humain disparaît derrière des signes, des codes, des marques laissées sur des objets du quotidien. Dans Collapse, Anat Even filme justement ce basculement, ce moment où un lieu familier devient étranger, où la mémoire individuelle se dissout dans une mémoire collective saturée de pertes.
Une chose que rien ne pourra réparer : ni le temps, ni l’espoir. La guerre ne tue pas seulement des gens, elle détruit l’avenir. On ne pourra jamais revenir au point pré-crise. Cette idée traverse les images, notamment dans ces espaces désertés où la vie semble suspendue, remplacée par une présence fantomatique. Le kibboutz, autrefois habité, devient un territoire hanté, où les traces du passé coexistent avec une absence irréversible. Ce qui frappe, c’est cette impossibilité de réparer, de reconstruire à l’identique, car ce qui a été brisé dépasse le cadre matériel. Le film insiste sur cette fracture, presque invisible à l’image, mais profondément ancrée dans le temps et dans les corps absents.

Filmer la guerre
On montre dans les films des choses, mais d’un seul côté de la barrière. Cette limite, Anat Even la prend à rebours en interrogeant directement la capacité du cinéma à représenter un conflit en cours. Dans Collapse, la guerre est souvent absente de l’image, mais omniprésente dans le son. Elle est entendue, ressentie, mais rarement montrée, comme si le regard lui-même était impuissant face à ce qui se joue.
Chaïm est mort … Comment filmer la guerre. Il n’y a pas de juste, pas de gentils et pas de bon camp. Cette phrase agit comme un point de rupture dans la réflexion, car elle refuse toute simplification. Le film ne cherche pas à désigner, mais à comprendre l’impossibilité même de représenter une réalité aussi fragmentée. La guerre devient alors une matière insaisissable, qui échappe aux cadres traditionnels du récit.
C’est une guerre sans fin, sans but et annihilante. Cette dimension est renforcée par la durée même du tournage, plus de deux ans passés à observer un territoire en mutation, sans résolution possible. Le cinéma ici ne raconte pas une histoire avec un début et une fin, il accompagne un effondrement en cours. Ce choix formel traduit une vérité brutale : il n’y a pas de conclusion, pas de sortie, seulement une continuité dans la destruction et l’incompréhension.
Quand la religion est instrumentalisée
Une guerre de vengeance = on veut Gaza, on questionne encore le passé allant jusqu’au conflit avec l’Égypte. Cette logique de retour en arrière, presque obsessionnelle, montre à quel point le conflit s’inscrit dans une temporalité longue, où chaque événement ravive des blessures anciennes. Dans Collapse, cette tension se traduit par une interrogation constante du sens, du récit collectif, et de la manière dont l’histoire est mobilisée pour justifier le présent.
Remise en question du divin et du souffle dans les poumons d’Adam. Nous sommes similaires mais mourrons comme de la vermine. Cette réflexion, presque métaphysique, traverse le film en creux, notamment dans le contraste entre la beauté des paysages et la violence qui les traverse. Il n’y a rien de sacré dans ce qui est montré, seulement une humanité confrontée à sa propre capacité de destruction.
Un fléau non divin, non naturel, mais causé par des hommes. Cette idée est centrale, car elle retire toute forme de fatalité au conflit. Rien n’est inévitable, tout relève de décisions humaines. Les oiseaux et animaux deviennent fous. Les rues sont paisibles dans les plans, mais on entend au loin le bruit des bombes. Ce décalage entre image et son crée une tension permanente, où la normalité apparente masque une violence diffuse.
Selon Ariel Cypel, Israël utilise le passé pour faire perpétuer le sentiment de victimisation et assurer l’idée d’un peuple élu et supérieur. Ce positionnement critique introduit une fracture dans le film, une divergence assumée entre les regards. C’est un paradoxe en somme…. Car cette revendication d’une mémoire douloureuse coexiste avec une incapacité à sortir de ce cycle, enfermant le présent dans une répétition sans fin.
Le film adopte un regard critique sur la société israélienne et sur la mécanique de guerre, sans jamais se transformer en manifeste. La parole d’Ariel Cypel pousse la réflexion plus loin, en questionnant le rapport au passé, la victimisation et l’idée d’une légitimité construite sur l’histoire. En face, Anat Even conserve un lien intime avec le lieu, ce qui introduit une tension permanente entre attachement et remise en cause. Ce déséquilibre empêche toute lecture binaire. Il ne s’agit pas de défendre un régime, ni de le condamner de manière frontale, mais d’exposer un système de pensée, ses contradictions et ses limites. Cette position, inconfortable, donne au film sa force.
Ce film se distingue des récits de guerre classiques en refusant frontalement la mise en scène spectaculaire du conflit. Ici, rien n’est montré de manière frontale, tout passe par l’absence, le son, les paysages vidés de leurs habitants. Cette approche déplace le regard, et oblige à ressentir plutôt qu’à consommer des images. Collapse ne propose pas un point de vue fermé, ni une lecture simplifiée. La présence d’Ariel Cypel introduit même une tension interne, un désaccord assumé qui empêche toute posture confortable. Le film ne choisit pas un camp, il expose une réalité fragmentée, contradictoire, où chacun reste enfermé dans sa propre perception. Cette neutralité apparente n’est pas une fuite, c’est une position exigeante, presque inconfortable, qui renvoie le spectateur à sa propre responsabilité face à ce qu’il regarde.
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6 mai 2026 en salle | 1h 18min | Documentaire
De Anat Even |
Par Anat Even, Ariel Cypel
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