Lumière pâle sur les collines – Quand les fantômes du passé deviennent trop envahissants

Dans Lumière pâle sur les collines, Kei Ishikawa signe une adaptation poétique du roman de Kazuo Ishiguro, entre Nagasaki et l’Angleterre. Un film sur la mémoire, les blessures du passé et le poids du silence, porté par Suzu Hirose et Fumi Nikaidô. Une œuvre élégante et sensible, où les ombres du souvenir deviennent lumière.

Notre avis :
Un film sur les fantômes et mensonges, comment le passé nous hante et peut parfois venir dévorer nos relations présentes. Les actrices sont exceptionnelles et la photographie sublime, des jeux sur les époques, un travail sur la mise en abyme du passé et ses conséquences au présent. Nous errons dans un monde de non dits et de peut-être qui nous laisse dans une expectation ineffable ! Un film à voir et à revoir pour en saisir les nuances et les niveaux de lecture.


Deux ans après A Man, remarqué à la Mostra de Venise, Kei Ishikawa présente Lumière pâle sur les collines, adaptation du premier roman de Kazuo Ishiguro. Entre Nagasaki et l’Angleterre, le film explore la mémoire, la transmission et la douleur du deuil. Porté par Suzu Hirose, Fumi Nikaidô et Yoh Yoshida, ce drame d’une grande finesse interroge le poids du passé et la manière dont les silences façonnent les générations. Un récit où la mélancolie se fait matière, et où chaque regard cache une ombre.


Une histoire d’hier

En 1982, au Royaume-Uni, une jeune écrivaine anglo-japonaise entreprend d’écrire un livre sur la vie de sa mère, Etsuko. Rongée par la disparition de son aînée, Etsuko replonge dans ses souvenirs du Nagasaki de l’après-guerre. Alors enceinte, elle se lie d’amitié avec Sachiko, une veuve rêvant d’un départ vers l’étranger avec sa fille Mariko. Mais dans le récit d’Etsuko, quelque chose ne colle pas : les visages se brouillent, les voix se superposent, et la mémoire semble réécrire la réalité. Suzu Hirose incarne la jeune Etsuko avec une délicatesse presque irréelle, tandis que Fumi Nikaidô donne à Sachiko une intensité trouble. Yoh Yoshida, en Etsuko plus âgée, apporte une gravité contenue qui relie le passé et le présent. La cohabitation de ces temporalités, subtilement tissée par Kei Ishikawa, confère au film une profondeur émotionnelle rare.

© A Pale View of Hills Film Partners

Le Japon d’hier et d’aujourd’hui

Lumière pâle sur les collines se déroule dans un Nagasaki encore marqué par les cicatrices de la guerre. Kei Ishikawa y dépeint un pays en reconstruction, partagé entre modernité et traditions persistantes. Les références à Yasujirō Ozu sont assumées : la lenteur contemplative, le cadre épuré, la pudeur des émotions. Mais l’apport britannique, fidèle à l’écriture de Kazuo Ishiguro, introduit un trouble, un sentiment d’incertitude qui rompt avec le classicisme japonais. Le réalisateur choisit une photographie vaporeuse signée Piotr Niemyjski, jouant sur les reflets et la lumière, comme pour dire que la mémoire n’est jamais nette. La musique de Paweł Mykietyn enveloppe le récit d’une tension sourde, presque spirituelle.
Au-delà du drame familial, le film questionne la transmission des valeurs : l’égalité des sexes, l’antimilitarisme, la tolérance. Le cinéaste en interview rappelle que ces idéaux, conquis après la guerre, sont à nouveau menacés. Ce lien entre générations – entre les Etsuko d’hier et les Niki d’aujourd’hui, devient le fil conducteur du film. Les images de Nagasaki, tantôt réelles, tantôt rêvées, traduisent la confrontation entre le Japon d’hier, meurtri, et celui d’aujourd’hui, saturé de contradictions. L’un comme l’autre, dit le cinéaste, reste hanté par ce qu’il préfère taire.


Les fantômes du passé, mensonges et trahisons

Dans Lumière pâle sur les collines, les fantômes ne sont jamais spectaculaires : ils habitent les souvenirs, les gestes retenus, les phrases inachevées. Etsuko raconte, mais son récit se fissure. Tout ce qu’elle tait en dit autant que ce qu’elle avoue. Kazuo Ishiguro, maître du narrateur peu fiable, inspire à Kei Ishikawa un jeu subtil sur le doute. L’histoire d’amitié entre Etsuko et Sachiko devient métaphore : deux femmes qui se reflètent, deux mères confrontées à la solitude et au mensonge.

Le film nous entraîne dans une spirale de non-dits où chaque plan suggère plus qu’il ne montre. Le spectateur erre, comme Etsuko, dans un monde de peut-être : celui des souvenirs recomposés, des vérités impossibles à dire. Kei Ishikawa filme les silences comme des abîmes, les visages comme des paysages intérieurs. C’est là que se loge l’émotion, dans cette expectation ineffable que la mémoire impose.

À travers cette œuvre, on évoque aussi la culpabilité, celle de survivre, de transmettre un héritage abîmé. Derrière l’apparente douceur du titre se cache une douleur sourde : celle des femmes que la société a laissées seules, dans un Japon encore patriarcal. Les trahisons y sont souvent involontaires, les mensonges nécessaires à la survie. Au terme du film, il ne reste qu’une lumière pâle, fragile, mais persistante : celle de la réconciliation impossible entre hier et aujourd’hui.

Nagasaki où l’éternel oubli

Hiroshima est devenue, au fil du temps, le symbole mondial de la catastrophe atomique. Nagasaki, elle, reste dans l’ombre, éternelle oubliée du récit international. Lumière pâle sur les collines vient précisément combler ce silence. En adaptant le premier roman de Kazuo Ishiguro, Kei Ishikawa redonne à Nagasaki son visage humain, celui des survivants et de leurs descendants, marqués à jamais par la bombe. Loin du spectaculaire, il choisit la pudeur : la douleur n’explose pas, elle s’infiltre dans les gestes, dans la mémoire, dans le quotidien des femmes qui ont tenté de reconstruire une vie au milieu des ruines.

À travers le regard d’Etsuko, le film réveille les fantômes enfouis sous la poussière du temps. On y perçoit une ville blessée, mais vivante, dont la lumière vacille sans jamais s’éteindre. Kei Ishikawa s’attache à montrer non pas l’événement, mais ce qui vient après : les séquelles invisibles, les héritages muets, les stigmates que la guerre grave dans les âmes. C’est un film sur la mémoire collective autant que sur la mémoire intime.

Nagasaki devient par cette œuvre un miroir de l’humanité : une cité de douleur et de résilience, qui rappelle que chaque nom, chaque visage, chaque silence porte encore l’écho du 9 août 1945. Là où Hiroshima fut érigée en symbole universel, Nagasaki retrouve ici sa place dans l’histoire sensible, celle des survivants et de leurs enfants. En ramenant cette ville dans le champ du souvenir, Lumière pâle sur les collines nous invite à regarder autrement la guerre, non comme une page tournée, mais comme une blessure toujours ouverte, une mémoire à préserver pour ne jamais oublier.

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Note : 3.5 sur 5.

15 octobre 2025 en salle | 2h 03min | Drame
De Kei Ishikawa | 
Par Kei Ishikawa
Avec Suzu Hirose, Fumi Nikaidô, Yoh Yoshida
Titre original Tōi Yama-nami No Hikari


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