Avec Panopticon, George Sikharulidze explore l’adolescence au prisme de la religion, du désir et de la surveillance. Un récit symbolique et puissant, ancré dans la Géorgie post-soviétique, où la quête d’amour se heurte à la rigueur d’un père moine et à une société en mutation.
Avec Panopticon, George Sikharulidze signe un premier long-métrage âpre et lumineux, où l’intime croise le politique. Au cœur du récit, Sandro, adolescent géorgien en quête de repères, se heurte à l’abandon de son père parti rejoindre la vie monastique. Ce film plonge le spectateur dans une Géorgie post-soviétique en pleine mutation, où la ferveur religieuse se mêle aux bouleversements sociaux. Entre la pression d’une foi rigide, l’appel des pulsions et le besoin d’amour, le jeune homme incarne le dilemme universel de l’adolescence : comment se construire quand la tradition enferme et que le désir ouvre sur un monde incertain ?
Comprendre la Géorgie postsoviétique
Lorsque le père de Sandro choisit de devenir moine orthodoxe, le garçon se retrouve livré à lui-même. L’adolescent introverti se débat entre la foi inculquée par son père, la soif d’amour et une idée confuse de la virilité. Ses relations révèlent ses contradictions : son ami Lasha, pris dans une radicalité qui masque sa vulnérabilité ; Natalia, mère de Lasha, figure ambivalente qui brouille les frontières entre tendresse maternelle, amitié et désir ; Lana, danseuse de club, symbole d’une sexualité stigmatisée ; et Tina, incarnation d’un regard libérateur. Chaque personnage féminin apparaît comme une force agissante, tandis que les pères, absents ou défaillants, abandonnent le champ familial. Le film dessine un univers dominé par les femmes, qui portent les responsabilités, pendant que les hommes s’égarent entre fuite, confusion et repli idéologique.
Conflit intérieur et recherche de stabilité
La décision du père de Sandro de rejoindre un monastère n’est pas seulement un acte de foi, c’est aussi un abandon qui crée un vide béant. L’adolescent se retrouve surveillé par une instance invisible, celle de Dieu, qui rappelle le principe même du panoptique de Jeremy Bentham, repris par Michel Foucault : être vu sans jamais voir l’observateur. En affirmant que « Dieu regarde tout », le père impose à son fils une discipline permanente, où chaque geste devient potentiellement coupable. Cette religion vécue comme contrôle fabrique un enfermement intérieur qui brise l’élan vital. Dans la Géorgie post-soviétique, la piété se transforme en outil idéologique qui enferme la jeunesse dans un cadre moral étroit, au moment même où le pays s’ouvre à des mutations sociales et politiques profondes.
L’image du père, symbolique de la guerre et les désirs
Sandro, en quête de repères, oscille entre rejet et attirance envers cette autorité religieuse. Il veut être un « bon garçon », mais ses désirs, ses frustrations et son besoin de reconnaissance l’entraînent ailleurs. Le film met en scène cette tension permanente entre la norme imposée et l’élan individuel, à travers des scènes où l’adolescent se débat pour exister en dehors du regard paternel. Cette lutte symbolise la condition d’une génération entière, confrontée à l’héritage des structures patriarcales et religieuses, mais aussi à l’appel d’une modernité ambiguë. En ce sens, Panopticon dépasse le simple portrait d’un adolescent géorgien : il devient le miroir des dilemmes d’une jeunesse mondiale, tiraillée entre conformisme, radicalisation et désir d’émancipation.
La symbolique de la Guerre
Le film déploie une symbolique guerrière pour représenter les fractures intérieures de Sandro. Comme sur un champ de bataille, le jeune homme affronte ses pulsions et ses croyances, pris entre la douceur maternelle et l’appel du désir charnel. La relation complexe avec Natalia illustre ce conflit : elle est tour à tour confidente, figure protectrice et objet de désir interdit. L’ambiguïté de cette relation traduit l’impossibilité de nommer certains liens, brouillant les frontières entre amour sacré et profane. Cette tension devient le terrain d’une guerre intime, où chaque choix semble porter la menace d’une faute irréversible.
Un tiraillement entre la recherche d’un réconfort maternel et les pulsions adulescentes
Cette guerre intérieure résonne avec l’histoire de la Géorgie, pays en perpétuel tiraillement entre influences contradictoires, traditions et aspirations modernes. Le film associe le tumulte social à l’intime du personnage, reliant l’effondrement d’un cadre politique à l’effritement d’une identité personnelle. La quête de Sandro pour une présence maternelle stable reflète le besoin universel d’un socle affectif, mais sa confusion face au désir l’entraîne vers des impasses. En cela, Panopticon ne se contente pas de narrer une adolescence troublée : il explore la manière dont la guerre symbolique entre autorité et pulsion peut façonner une vie entière.
Le panopticon est un modèle architectural imaginé au XVIIIe siècle par le philosophe Jeremy Bentham : une prison circulaire avec une tour centrale permettant à un surveillant de voir toutes les cellules, sans être lui-même visible. Ce dispositif repose sur l’incertitude : les détenus, ne sachant pas s’ils sont observés, intériorisent la discipline et se contrôlent eux-mêmes. Plus qu’un bâtiment, le panopticon est devenu une métaphore du pouvoir invisible et permanent, reprise notamment par Michel Foucault dans Surveiller et punir.
Un film sur la notion de surveillance invisible : Dieu ou l’Etat ?
George Sikharulidze, cinéaste géorgien-américain, puise dans son histoire personnelle et dans ses observations sur la jeunesse contemporaine pour nourrir Panopticon. Formé à New York et à Columbia, il avait déjà marqué les festivals avec ses courts métrages (Red Apples, A New Year, Fatherland). Avec ce premier long, il ancre ses souvenirs d’adolescence dans le présent, nourri par ses échanges avec son neveu et par les débats de société sur la radicalisation et la discipline religieuse. L’influence de Michel Foucault est explicite, notamment autour de la notion de surveillance invisible, mais le cinéaste revendique aussi une approche émotionnelle et sensorielle, attentive à l’ambiguïté des relations humaines. En déconstruisant les figures féminines traditionnelles – mère, vierge, prostituée – il propose une vision plus nuancée, qui questionne la misogynie des représentations héritées du cinéma classique. Panopticon apparaît ainsi comme une œuvre à la fois politique, intime et philosophique, inscrite dans la lignée des cinémas qui interrogent le visible et l’invisible.
Un film au cœur des symboles
Au-delà du portrait intime de Sandro, Panopticon se déploie comme une fresque symbolique qui raconte autant la Géorgie post-soviétique que l’adolescence universelle. Le rôle central des mères s’impose comme une évidence : figures de résilience, elles ont soutenu économiquement les familles en partant travailler à l’étranger, tandis que les pères, effacés ou absents, laissaient derrière eux une génération privée de repères masculins solides. Ce déséquilibre nourrit le parcours de Sandro, tiraillé entre des femmes fortes et des hommes en fuite. La figure du père, en particulier, illustre cette ambivalence : renoncement pour certains, acte de courage spirituel pour d’autres, son retrait vers la vie monastique agit comme un catalyseur de la quête identitaire de son fils. À travers ce prisme, George Sikharulidze filme une société où le religieux devient à la fois refuge et piège, miroir des contradictions intimes.
La mise en parallèle avec le panoptique de Jeremy Bentham, relu par Michel Foucault, en accentue la portée contemporaine : discipline et punition s’étendent désormais à la technologie, qu’il s’agisse du contrôle des téléphones ou de la surveillance des réseaux sociaux. Dans ce cadre, la lutte de Sandro pour devenir visible se retourne contre lui : plus il cherche à exister, plus il s’emprisonne. Le film multiplie les signes pour souligner ce paradoxe, jusqu’au choix du métier de Natalia, coiffeuse, figure du toucher socialement accepté mais chargé d’ironie et de désir. La clarté des femmes, ouvertes, tolérantes et conscientes de leur pouvoir, contraste avec la confusion masculine. Cette déconstruction des archétypes vierge, mère, prostituée se prolonge jusque dans le plan final : Sandro s’expose nu non pas dans un geste sexuel, mais dans une prise de conscience de soi à travers le regard de Tina. Il accepte la nudité car le Christ lui-même est mort quasiment nu, et ce geste devient un acte d’amour pour sa compagne Tina. Ce travail symbolique, enrichi par la bio filmographie exigeante de George Sikharulidze et confirmé par le parcours festivalier du film (Karlovy Vary, Cinemed, Tallinn, Stockholm, Tromsø), confère à Panopticon la force d’une œuvre à la fois personnelle et universelle.
Panopticon n’est pas seulement le récit d’un adolescent perdu dans ses contradictions, c’est un miroir tendu à toutes les sociétés qui oscillent entre tradition et modernité. George Sikharulidze filme avec acuité l’invisible qui contrôle les corps, qu’il s’agisse de Dieu, de la religion ou de la technologie contemporaine. À travers Sandro, il interroge la façon dont on devient soi quand les repères s’effondrent. Ce film, porté par une symbolique riche et une mise en scène tendue, s’impose comme une œuvre à la fois politique et intime, révélant l’universalité des fractures de l’adolescence.
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24 septembre 2025 en salle | 1h 35min | Drame
De George Sikharulidze |
Par George Sikharulidze
Avec Malkhaz Abuladze, Data Chachua, Salome Gelenidze
Titre original Panoptikoni
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