Inspiré d’un scandale politique majeur aux Pays-Bas, La Traque de Meral plonge au cœur d’un engrenage administratif implacable. Une mère accusée à tort affronte un système où la suspicion remplace l’écoute, et où l’humain disparaît derrière la procédure.
Meral Özturk (Dilan Yurdakul), mère célibataire néerlandaise d’origine turque, est accusée à tort de fraude fiscale et sommée de rembourser 34 000 euros d’allocations familiales. Cette décision la propulse dans un engrenage administratif redoutable, marqué par la surveillance, les dettes et l’isolement. Traquée par un enquêteur social, elle tente de préserver ses enfants tout en cherchant une issue à cette spirale qui se referme. Ron (Gijs Naber), enquêteur social, incarne la mécanique d’un système où la culpabilité est souvent présumée, tandis que Derk Pont (Raymond Thiry) et Mevrouw Terpstra (Olga Zuiderhoek) représentent les rouages d’une administration froide et méthodique. À travers ces figures, le film explore la tension entre protocoles et conscience individuelle, en suivant un parcours inspiré de faits réels qui met en lumière la fragilité des vies prises dans une logique bureaucratique implacable.

La lutte contre la fraude et aussi les étrangers
Le film s’inscrit dans le contexte d’un scandale politique lié au durcissement du contrôle des prestations sociales aux Pays-Bas à partir de 2010. Des équipes spécialisées ont été constituées pour traquer la fraude, appuyées par des algorithmes chargés d’identifier les bénéficiaires supposés suspects. Dans la pratique, un simple signalement informatique pouvait suffire à classer une famille dans la catégorie des fraudeurs, sans preuve ni enquête approfondie. Cette automatisation a instauré une logique où la culpabilité précédait la vérification, transformant des citoyens ordinaires en dossiers problématiques. Le récit montre comment cette mécanique a particulièrement touché des familles issues de l’immigration, révélant un racisme institutionnel diffus, rarement explicite, mais perceptible dans les procédures, les chiffres et les décisions prétendument neutres. Le film choisit de suggérer cette dimension plutôt que de la démontrer frontalement, laissant apparaître la logique du bouc émissaire et la construction d’une suspicion systémique. L’atmosphère bureaucratique, froide et codifiée, contraste avec les gestes humains qui tentent de survivre au milieu des règles et des protocoles. Cette tension met en lumière une question centrale, celle de savoir si un système conçu pour protéger peut devenir un outil d’exclusion. En adoptant les codes du thriller, le récit restitue la paranoïa vécue par les victimes, la peur constante d’un contrôle, la sensation d’être observé et jugé. La lutte contre la fraude se transforme alors en une lutte contre l’effacement de soi, où l’identité administrative finit par prendre le pas sur l’identité humaine.
Cette logique de suspicion permanente s’étend bien au-delà des procédures formelles et infiltre le quotidien, créant un climat où chaque geste peut être interprété comme une preuve contre soi. Le film montre comment l’administration ne se contente pas de vérifier des données, elle façonne une perception, installe une méfiance durable et modifie la manière dont les individus se voient eux-mêmes. Les victimes se retrouvent contraintes de prouver sans cesse leur innocence, ce qui inverse le rapport entre citoyen et institution.
Cette inversion produit une fatigue morale, une perte de confiance et une forme d’auto-surveillance qui prolonge la violence du système même en dehors des bureaux et des contrôles. En élargissant le regard, le récit interroge aussi la place des technologies dans la gestion sociale, la manière dont les outils censés rationaliser les décisions peuvent effacer les nuances et renforcer des biais déjà présents. Le film insiste ainsi sur l’effet cumulatif de ces mécanismes, où l’addition de petites décisions administratives produit des conséquences existentielles. Cette dimension éclaire la portée politique du récit, non comme un discours démonstratif, mais comme l’observation d’un basculement progressif où la protection devient contrôle et où la gestion remplace l’écoute.
Des tragédies humaines et un long combat contre le gouvernement et l’administration
Les conséquences de ces accusations étaient immédiates, remboursement intégral des aides, perte des droits sociaux et accumulation de dettes massives. Très vite, ces situations ont provoqué une réaction en chaîne, ventes de maisons, divorces, saisies de biens, crises familiales et détresse psychologique. Le film met en scène cette descente progressive, montrant comment une décision administrative peut bouleverser l’ensemble d’une existence.
Le processus d’indemnisation censé réparer l’injustice s’est lui-même transformé en machine bureaucratique complexe, imposant aux victimes de fournir à nouveau des preuves déjà présentées et de revivre continuellement leur traumatisme. Ce combat prolongé révèle la difficulté de se défendre face à un système tentaculaire où les règles changent et où la reconnaissance de l’erreur reste lente. Le point de vue majoritairement centré sur Meral permet d’incarner cette lutte quotidienne, faite d’attente, de méfiance et d’épuisement.
La mise en scène souligne l’isolement ressenti par les victimes, mais aussi les rares moments de solidarité, gestes simples qui ne résolvent rien, mais rappellent la persistance d’une humanité fragile. Le film interroge ainsi la place de l’individu face à l’État, la manière dont la suspicion peut s’installer durablement et la difficulté d’échapper à ses effets, même lorsque l’innocence est reconnue. Cette dimension transforme le récit en chronique d’une résistance silencieuse contre une administration perçue comme inaccessible.
Inspiré d’un scandale…
Stijn Bouma s’est inspiré de ce scandale après avoir rencontré de nombreuses victimes et réalisé deux documentaires consacrés à l’affaire. Progressivement, la fiction s’est imposée comme la forme la plus juste pour restituer l’expérience intérieure, l’aliénation et la dimension kafkaïenne de cette situation.
Le cinéaste revendique des influences comme Krzysztof Kieślowski et Robert Bresson, cherchant une approche sobre qui privilégie les gestes, les regards et la perception intime plutôt que le spectaculaire. Le choix de Dilan Yurdakul pour incarner Meral s’est imposé rapidement, le réalisateur privilégiant la rencontre humaine et la collaboration à un casting formel. L’actrice s’est appuyée sur des témoignages réels et sur son propre vécu pour nourrir un personnage intérieur et sous tension. Le travail s’est construit de manière intuitive sur le plateau, dans une recherche de nuances et d’appropriation personnelle, afin que le film puisse donner une voix aux victimes et traduire leur expérience sans la simplifier.
On pousse à bout des mères et des pères honêtes, qui n’ont pas triché volontairement ou qui n’ont pas déclarer des choses de l’ordre du don. De petits boulots en petit boulot, parfois allant jusqu’à la prostitution.
On surveille tout, et même un simple paquet de gâteau ou du riz accepté par une paroisse est considéré comme une fraude. Un film sidérant où l’humain est nié, transformé en dossier. Quand la bureaucratie et la répression écrasent sans tenir compte de la singularité de chaque dossier, le pire reste à venir. Une mère courage incarnée avec brio par Dilan Yurdakul, qui représente les victimes du gouvernement de Mark Rutte (Rutte III). On sent la chute aux enfers, le piège qui se referme !
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11 mars 2026 en salle | 1h 31min | Drame
De Stijn Bouma |
Par Stijn Bouma, Roelof-Jan Minneboo
Avec Dilan Yurdakul, Gijs Naber, Raymond Thiry
Titre original De jacht op Meral Ö
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