The Last Viking, quand grandir rime avec la perte de notre lucidité sur le monde.

The Last Viking, réalisé par Anders Thomas Jensen, explore les fractures de l’identité à travers une comédie noire où la mémoire, le traumatisme et les liens fraternels s’entremêlent. Entre humour absurde et inquiétude psychologique, le film interroge la frontière mouvante entre la réalité et les récits que chacun construit pour continuer à vivre.

Après quinze années passées en prison, Anker (Nikolaj Lie Kaas) retrouve la liberté avec une seule obsession, remettre la main sur un butin disparu. Le problème est que son frère Manfred (Mads Mikkelsen), seul à connaître la cachette, vit désormais persuadé d’être John Lennon. Pour espérer récupérer l’argent, mais aussi renouer avec une relation familiale brisée par un drame ancien, Anker entreprend une démarche aussi improbable que bouleversante : recréer les Beatles afin de faire resurgir les souvenirs enfouis de Manfred. Derrière cette quête insolite se dessine peu à peu une histoire où le passé refuse obstinément de disparaître.

The Last Viking prend naissance autour d’une réflexion sur l’identité et la manière dont chacun se définit à travers le regard des autres autant que par ses propres récits intérieurs. Cette idée devient le moteur d’une comédie noire où la quête d’un trésor se transforme progressivement en exploration de la mémoire, des liens familiaux et des multiples visages que peut revêtir une même personne. Le point de départ du projet s’appuie également sur une observation de l’évolution de la société contemporaine. L’idée est née du constat que les individus semblaient autrefois porter davantage leur attention sur le monde qui les entourait, tandis qu’aujourd’hui celle-ci se concentre plus volontiers sur soi-même, la mise en scène de son quotidien et la recherche d’une satisfaction personnelle.

Les méandres de l’inconscient

Peut-être le film le plus étrange sur l’imaginaire et les psychopathologies. On aime la progression menant au climax. Le choix des souvenirs écrans et des blackout pour ne pas garder en mémoire l’insupportable.
La dynamique entre les différents personnages est intense et progressivement on sombre dans une forme d’inquiétude… Qui dit vrai ? Qui a toute sa tête ?

Le film construit progressivement un espace mental où la logique ordinaire cesse d’être un repère fiable. Manfred ne se contente pas de croire qu’il est John Lennon, il réorganise entièrement son existence autour de cette conviction. Cette reconstruction psychique fonctionne comme une protection face à un passé devenu impossible à affronter. Les souvenirs ne disparaissent pas réellement, ils sont déplacés, réécrits ou remplacés par un récit plus acceptable. Cette mécanique évoque plusieurs processus de défense connus en psychologie, notamment le déni, la dissociation ou encore l’amnésie traumatique, sans jamais transformer le personnage en simple objet clinique. Le spectateur reste avant tout confronté à un être humain dont la fragilité devient progressivement tangible.

L’intérêt du film réside justement dans cette ambiguïté permanente. Chaque tentative de ramener Manfred vers une réalité commune produit autant de soulagement que d’inquiétude, car la disparition progressive de son imaginaire implique aussi le retour d’événements longtemps enfouis. Les séquences musicales prennent alors une dimension bien plus complexe qu’un simple ressort comique. Elles deviennent des déclencheurs mnésiques où chaque chanson agit comme une porte susceptible de rouvrir une mémoire verrouillée depuis des années. La musique cesse d’être un divertissement pour devenir un véritable langage émotionnel.

Cette progression modifie également la perception d’Anker. Son objectif initial reste matériel, retrouver un butin disparu, pourtant il découvre peu à peu que l’argent n’est qu’un prétexte narratif derrière lequel se cache une dette affective beaucoup plus profonde. Les deux frères semblent prisonniers du même traumatisme mais n’en portent pas les mêmes conséquences. L’un a construit une personnalité de substitution, l’autre s’est réfugié dans une logique d’action et de contrôle. Aucun des deux ne paraît réellement libre.

Le film entretient alors une tension constante autour de la fiabilité des souvenirs. Les révélations successives empêchent toute certitude durable et invitent le spectateur à réévaluer continuellement les événements précédents. Cette instabilité cognitive produit une sensation proche de celle des personnages eux-mêmes. Plus l’intrigue avance, plus chacun comprend que la mémoire n’est pas une archive parfaitement fidèle mais une matière mouvante, influencée par la souffrance, la culpabilité et le besoin de survivre psychiquement. Cette incertitude nourrit une inquiétude discrète mais persistante qui accompagne le récit jusqu’à son dénouement.

Mads Mikkelsen, Nikolaj Lie Kaas
The Last Viking: Mads Mikkelsen, Nikolaj Lie Kaas © Rolf Konow

La réalité des autres et celle que l’on se construit

Le film oppose constamment deux formes de réalité. D’un côté existe celle que l’ensemble des personnages considère comme objective. De l’autre apparaît une réalité intime, façonnée par les blessures, les regrets et les mécanismes de protection. Manfred habite pleinement cette seconde réalité tandis qu’Anker tente d’imposer la première, persuadé qu’elle permettra de résoudre tous les problèmes. Plus le récit progresse, plus cette opposition perd pourtant de sa simplicité. La réalité collective n’apporte pas toujours davantage de sérénité, tandis que l’univers imaginaire de Manfred révèle une cohérence émotionnelle qui dépasse largement le simple délire.

Cette confrontation possède également une dimension sociale. Les personnages excentriques qui gravitent autour des deux frères refusent souvent les normes habituelles et développent leurs propres règles de fonctionnement. Le film invite ainsi le spectateur à s’interroger sur la manière dont une communauté décide ce qui relève de la normalité ou de la marginalité. Les comportements atypiques provoquent d’abord le rire, puis une forme d’empathie lorsque leurs origines deviennent plus lisibles. L’humour noir accompagne alors une réflexion plus vaste sur l’identité, la perception d’autrui et la difficulté de juger une personne sans connaître l’histoire qui l’a façonnée.

En refermant The Last Viking, une question demeure. Grandir consiste-t-il réellement à mieux comprendre le monde, ou simplement à perdre cette capacité à accueillir plusieurs vérités sans chercher immédiatement à les corriger ? Le film laisse cette interrogation ouverte et invite à observer ce qui subsiste lorsque les certitudes s’effondrent. Derrière l’humour noir et les situations absurdes, il reste une curiosité intacte pour les imaginaires que les adultes abandonnent parfois trop vite au nom d’une réalité qu’ils pensent maîtriser. Quand quelqu’un possède un délire, celui de se prendre pour John Lenon est-ce mal ? On repense à cet épisode des Simpsons (Stark Raving Dad / Mon Pote Michael Jackson, S03E01) où une personne se dit être le King de la Pop… Est-ce mal ? Fait-il du mal aux autres ? Il apporte un peu de joie aux autres, n’est-ce pas ça finalement l’émerveillement perdue au moment du passage à l’âge adulte ?

La saviez-vous ?

The Last Viking réunit pour la sixième fois Anders Thomas Jensen avec Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, un tandem devenu emblématique du cinéma danois. Autour d’eux, le cinéaste retrouve plusieurs interprètes fidèles, parmi lesquels Sofie Gråbøl, Søren Malling, Bodil Jørgensen et Lars Brygmann. Le tournage s’est déroulé entre le Danemark et la Suède, avec un élément de décor entièrement créé pour le film, la maison familiale ayant été construite au cœur d’une forêt de Tollered. Présenté notamment à la Mostra de Venise puis au Festival international du film de Toronto, le long-métrage a ensuite signé un démarrage record au box-office danois lors de sa sortie en octobre 2025.

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Note : 4 sur 5.

15 juillet 2026 en salle | 1h 56min | Comédie, Drame, Thriller
De Anders Thomas Jensen | 
Par Anders Thomas Jensen
Avec Mads Mikkelsen, Nikolaj Lie Kaas, Lars Brygmann
Titre original Den Sidste Viking


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