Avec L’Étrangère, Gaya Jiji suit le parcours d’une réfugiée syrienne confrontée à une autre forme d’exil, celui de soi-même. Entre survie, amour et reconstruction, le film interroge ce qu’il reste d’une vie lorsque tout a été arraché.
Selma (Zar Amir) a fui la Syrie en laissant derrière elle son fils Rami et un mari disparu dans les prisons du régime. Réfugiée à Bordeaux, elle tente d’obtenir l’asile tout en préparant le regroupement familial qui pourrait lui permettre de retrouver son enfant. Sa rencontre avec Jérôme (Alexis Manenti), avocat chargé de l’accompagner dans ses démarches, bouleverse progressivement son existence. Alors qu’une nouvelle vie semble enfin possible, le retour inattendu de son passé vient remettre en question chacun de ses choix.
Le film s’inscrit dans la continuité des thèmes déjà présents dans Mon tissu préféré, en poursuivant une réflexion autour de l’exil, du désir et de la reconstruction de soi. Cette fois, le récit suit une femme qui a quitté son pays et doit composer avec une existence nouvelle. Le film puise également dans des réalités vécues par de nombreux réfugiés syriens, notamment les parcours administratifs, la séparation familiale et les bouleversements identitaires liés à l’exil.
Le quotidien de ces invisibles en lutte contre le système
Le film apparait comme une continuation du film Les survivants (2023, Guillaume Renusson). Sauf, qu’ici on découvre la vie des invisibles, un peu comme celle de L’Histoire de Souleymane (2024, Boris Lojkine), se livre à nous le quotidien, la peur et le combat. Raconter son histoire sans chercher à sortir celles déjà dites et redites lors de l’audition. La vérité sans preuve ne suffit pas, il faut donc donner des détails, montrer la peur et ses conséquences.
L’une des forces de L’Étrangère réside dans sa capacité à déplacer le regard. Le film ne s’intéresse pas seulement à la traversée ou à la guerre, mais à ce qui vient après. Selma vit dans cet entre-deux permanent où l’on n’appartient plus vraiment à son pays d’origine sans être encore accepté dans le nouveau. Les démarches administratives deviennent alors une seconde épreuve. Le récit montre comment la souffrance doit être traduite dans un langage compatible avec les procédures, comme si l’expérience humaine devait être reformulée pour entrer dans des cases juridiques. Cette situation produit une tension constante. Le spectateur comprend que la vérité vécue ne suffit pas toujours, qu’il faut également savoir la raconter selon des codes précis.
Le film montre aussi la contradiction de l’invisibilité. Selma est invisible lorsqu’elle travaille dans l’ombre, lorsqu’elle nettoie ou effectue les tâches dont personne ne veut. Pourtant, elle devient soudain très visible dès qu’il est question de son statut administratif ou de son origine. Cette oscillation permanente nourrit un sentiment d’insécurité psychologique. Le personnage semble ne jamais pouvoir simplement exister comme individu. Elle est successivement réfugiée, étrangère, dossier, demandeuse d’asile, jamais totalement femme ou mère.
Cette réalité produit un effet particulièrement fort parce que le film refuse le spectaculaire. Les traumatismes sont présents partout, mais souvent hors champ. Ils se manifestent dans les regards, les silences, les hésitations avant de répondre à une question. Le spectateur ressent alors une fatigue morale qui dépasse le simple contexte migratoire. Ce qui se joue à l’écran concerne finalement toute personne confrontée à une institution qui exige des preuves de ce qu’elle ressent. Derrière le parcours de Selma apparaît une réflexion plus large sur la manière dont nos sociétés administrent la souffrance humaine, en transformant parfois une tragédie intime en dossier à compléter.
Zar Amir se perd dans une typologie d’un rôle récurrent, on n’y croit plus. Les autres acteurs apportent beaucoup et font le reste.
Gaya Jiji arrive à capter les silences, les doutes de manière magistrale. Alexis Manenti écoute et découvre. Progressivement, son monde se fissure, son confort ne lui suffit plus. C’est une histoire de combat, où l’intime sombre dans l’ineffable des tortures de guerre.
Le principal point de réserve concerne le personnage de Selma. Non pas dans son écriture, qui demeure complexe et riche, mais dans l’impression de déjà-vu que renvoie parfois son interprétation. Zar Amir possède indéniablement une présence et une maîtrise des registres intériorisés. Pourtant, le rôle semble parfois prolonger une typologie de personnages déjà rencontrés dans d’autres œuvres. Une femme blessée, contenue, marquée par la violence du monde, dont la douleur passe essentiellement par les silences et le regard. Cette proximité avec des figures antérieures finit par créer une légère distance émotionnelle. Certaines scènes paraissent davantage illustrer un état psychologique qu’incarner pleinement une personne singulière.
À l’inverse, Alexis Manenti apporte une forme de contrepoint particulièrement précieux. Son personnage évolue discrètement, mais constamment. Jérôme n’est pas présenté comme un sauveur. Il découvre progressivement les limites de son propre univers et la fragilité de ses certitudes. Cette transformation silencieuse donne une véritable épaisseur au récit. Le spectateur assiste moins à une histoire d’aide qu’à une rencontre entre deux solitudes.
Autour d’eux, Amr Waked et les seconds rôles renforcent encore cette crédibilité. Le retour du mari ne fonctionne pas comme un simple ressort dramatique. Son apparition rappelle que la guerre ne détruit pas seulement des corps ou des familles, elle transforme durablement les individus. Le film gagne alors en densité émotionnelle. Là où le personnage principal peine parfois à se détacher d’une figure déjà connue, les autres interprètes apportent des nuances qui permettent au récit de conserver toute sa puissance humaine.

Une vie de fragmentation et de retour impossible
Au-delà du parcours migratoire, L’Étrangère apparaît comme une réflexion sur les métamorphoses provoquées par les événements extrêmes. Le film pose une question rarement abordée avec autant de frontalité : que devient une personne lorsqu’elle a survécu à ce qui aurait dû la détruire ? Le retour du mari bouleverse alors totalement les repères du récit. La logique habituelle voudrait que les retrouvailles constituent l’objectif final. Ici, elles deviennent au contraire le début d’un nouveau conflit intérieur.
Selma n’est plus la même femme que celle qui a quitté la Syrie. Son exil, sa solitude, son travail clandestin, sa rencontre avec Jérôme et son apprentissage douloureux de l’autonomie ont modifié son rapport au monde. Le film montre que la fidélité à son passé peut parfois entrer en contradiction avec la nécessité de continuer à vivre. Cette tension produit l’une des dimensions les plus intéressantes de l’œuvre.
Le spectateur est alors confronté à une interrogation profondément humaine. Peut-on revenir à sa vie d’avant après avoir traversé la guerre, l’exil et la perte ? Peut-on redevenir épouse lorsque l’on a dû apprendre à survivre seule ? Le film suggère que certaines expériences créent une rupture irréversible. Les personnages restent liés par leur histoire, mais ils ne sont plus exactement ceux qu’ils étaient. Dans cette perspective, L’Étrangère parle autant de migration que d’émancipation. Il ne raconte pas seulement le droit d’obtenir l’asile. Il interroge aussi le droit de devenir quelqu’un d’autre lorsque la vie nous a transformés au point de rendre impossible tout retour en arrière.
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24 juin 2026 en salle | 1h 41min | Drame
De Gaya Jiji |
Par Gaya Jiji, Sarah Angelini
Avec Zar Amir, Alexis Manenti, Amr Waked
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