Nous avons vu : Dîner avec Alexandre le Grand, le drame de Babis Plaïtakis au théâtre de Nesle.

Le drame ici révèle une vérité ancienne, presque anthropologique : les plus grandes tragédies ne naissent ni des batailles, ni des conquêtes, mais du cœur humain lui-même. Lorsque l’ego déborde, il fracture l’intime, et transforme l’amour en acte irréparable.

À travers Dîner avec Alexandre le Grand, Babis Plaïtakis s’attache à déconstruire la figure mythifiée d’Alexandre pour en révéler la faille essentielle. Au cœur de l’Asie, lors d’un banquet marqué par l’ivresse et la démesure, le conquérant tue Kleitos, celui-là même qui lui avait sauvé la vie. Ce geste, irréversible, devient le point de bascule du récit. Le drame s’organise alors en une plongée introspective où le héros, loin de toute posture héroïque, affronte la conséquence morale de son acte.

© Safia Bouadan

Un crime humain et une tragédie de l’intime.

La pièce déploie une temporalité fragmentée où souvenirs, visions et conscience s’entrelacent, faisant défiler une existence dominée par la conquête, mais désormais hantée par la culpabilité. La mise en scène, épurée et frontale, recentre le regard sur l’homme, dans ce qu’il a de plus vulnérable. Porté par une écriture nourrie d’histoire et de tragédie antique, le spectacle replace Alexandre dans une dynamique de chute, où la grandeur politique cède face à l’effondrement psychique.

Nous sommes dans un drame à l’image de tous les conflits de notre Humanité. Un crime humain menant à une tragédie de l’intime, à l’image d’Hamlet de William Shakespeare.

Ce que propose Babis Plaïtakis s’inscrit dans une tradition tragique précise, celle où l’événement criminel n’est jamais un simple fait, mais le symptôme d’un déséquilibre intérieur. À l’image d’Hamlet, la dramaturgie repose sur une crise de conscience, où l’acte commis devient moins central que ses répercussions psychiques. Alexandre n’est pas ici un stratège ou un mythe, il devient un sujet en lutte avec lui-même, traversé par une dissonance cognitive extrême entre son statut de figure quasi divine et la réalité de son geste.

Cette tension produit une tragédie de l’intime, où la violence ne se limite pas à l’acte initial, mais se prolonge dans l’auto-jugement, la culpabilité et la tentation de l’autodestruction. Le crime, dans cette perspective, ne relève pas d’une nécessité extérieure, mais d’un débordement pulsionnel, d’une faille narcissique qui conduit à briser ce qui avait le plus de valeur. La pièce met ainsi en lumière un mécanisme universel, celui par lequel l’homme, prisonnier de son orgueil, devient le principal artisan de sa propre chute.

Un déterminisme latent et une modernité du propos

Si la scénographie est épurée et très concentrée sur ces 60 minutes, le jeu des comédiens s’inscrit pleinement dans l’héritage de la tragédie. On perçoit, dès les premières intentions, qu’une mécanique est déjà à l’œuvre, comme si quelque chose se tramait en amont du visible. Dans une forme de déterminisme latent, héritage de la prédestination et du destin. Le plateau devient alors un espace de tension continue, où chaque regard, chaque silence, prolonge cette impression que l’oracle, au fond, a toujours raison.

Mais cette direction d’acteur ne se limite pas à une simple reproduction des codes antiques. Elle installe une friction plus contemporaine, presque cognitive, entre pulsion et volonté. Les corps semblent parfois agir avant même que la pensée ne les rattrape, comme si les personnages étaient traversés par leurs propres affects sans pouvoir les contenir. Dès lors, une question s’impose : nos pulsions sont-elles les véritables moteurs de nos actes, ou seulement le révélateur d’un destin déjà scellé ? Et surtout, comment lutter contre ce qui apparaît comme irréversible, lorsque la conscience elle-même devient le témoin impuissant de la chute ?

Une pièce portée par un casting talentueux, sombre et torturée comme on les aime ! Une œuvre qui rappelle que les tragédies, comme les drames, se nourrissent bien davantage des pulsions humaines que d’une quelconque volonté des Dieux.

Infos pratiques

La pièce se joue depuis le 29 avril 2026 au Théâtre de Nesle, avec des représentations en 2026 les mercredis 29 avril et 6 mai, le jeudi 7, les samedis 2 et 9 mai à 21 h, ainsi que les dimanches 3 et 10 mai à 17 h.

Auteurs: Babis Plaïtakis.
Texte traduit du grec par Philippe Delobel et Babis Plaïtakis.
Mise en scène: Babis Plaïtakis.
Assistante mise en scène : Safia Bouadan.

Avec : Baptiste JoëtEmmanuel de MontvalSafia BouadanDidier ForestLancelot Le GallAntonio LabatiAlexandre KollatosDimitri Kollatos et Diane Iris Ricaud.

Composition et flûte : Alexandros Hahalis
Danseuse -en alternance-  : Diane Iris Ricaud , Safia Bouadan et Marilyne Giorno. 

Création graphique de l’affiche, de la couverture du livre, conception des accessoires (la couronne d’Alexandre, le bouclier) : Baudouin Colignon

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