Le son des souvenirs, quand une histoire ne s’étiole jamais assez.


Dans l’Amérique du début du XXe siècle, deux jeunes hommes liés par la musique voient leur relation marquer une vie entière, entre mémoire, désir et silence. Le Son des souvenirs explore l’amour et le temps.

En 1917, Lionel (Paul Mescal), étudiant brillant au conservatoire de Boston, rencontre David (Josh O’Connor), jeune homme issu d’un autre milieu, avec lequel il partage une passion profonde pour les chansons traditionnelles. Leur lien naît sans déclaration, dans une proximité faite de gestes, d’écoute et d’une curiosité commune pour la mémoire sonore. Quelques années plus tard, David réapparaît et invite Lionel à le rejoindre pour parcourir les forêts du Maine afin de collecter et enregistrer des chants populaires. Ce voyage devient un moment fondateur, autant artistique qu’intime. À travers ces enregistrements, Lionel construit une relation au monde, à l’amour et au souvenir qui dépasse la simple expérience d’un premier attachement. Le récit suit la trajectoire intérieure de Lionel, dont la vie reste marquée par cette rencontre et par l’idée qu’un premier amour peut parfois être le seul.

Le Son des souvenirs: Paul Mescal, Josh O’Connor ©Fair Winter LLC. All Rights Reserved.

Portrait d’une Amérique fracturée

Le récit s’inscrit dans une Amérique en mutation, où la modernité technique coexiste avec une rigidité sociale persistante. Lionel et David évoluent dans un contexte où les relations entre hommes ne sont pas formulées, non seulement par pudeur, mais parce que le cadre social ne laisse que peu d’espace à leur expression. L’histoire ne repose pas sur la révélation d’une identité, elle montre plutôt deux êtres qui vivent une proximité naturelle dans un monde qui ne possède pas les mots pour la nommer. Cette tension silencieuse traverse tout le parcours de Lionel.

Le voyage dans le Maine agit comme un révélateur. Les régions rurales, marquées par l’isolement, conservent des traditions musicales qui racontent des drames, des amours impossibles, des avertissements moraux. Ces chansons deviennent un miroir du vécu des personnages. La collecte sonore n’est pas un simple geste ethnographique, elle traduit une tentative de préserver ce qui disparaît, sentiments compris, des voix et des histoires. Dans cet environnement, la relation entre Lionel et David existe dans les marges, à l’abri du regard social, mais jamais totalement protégée.

Le passage par l’île de Malaga, évoquant l’expulsion d’une communauté multiraciale au début du XXe siècle, élargit la perspective. L’histoire personnelle s’inscrit alors dans une réalité plus vaste, faite d’exclusions raciales, de déplacements forcés et de normes imposées. Cette dimension rappelle que l’intimité ne peut être dissociée du contexte politique et social. L’expérience de Lionel devient celle d’un homme confronté à un monde qui classe, hiérarchise et invisibilise.

L’homosexualité n’est pas traitée comme un conflit spectaculaire, mais comme une présence diffuse, parfois retenue, parfois simplement vécue. Cette approche souligne la violence ordinaire des silences. Le film observe comment les individus construisent leur mémoire affective dans un environnement qui ne reconnaît pas toujours leurs liens. La musique agit alors comme un espace de liberté. Elle permet d’exprimer ce qui ne peut être dit, et de transformer le souvenir en trace durable.

Le Son des souvenirs: Paul Mescal, Emma Canning ©Fair Winter LLC. All Rights Reserved.

Quand la pression des normes sociales impose le mariage

Dans le film, la question du mariage n’apparaît pas comme un choix par amour, mais comme une réponse à un cadre social rigide. Lionel (Paul Mescal) évolue dans une époque où l’accomplissement d’une vie passe par des repères précis, stabilité professionnelle, respectabilité publique, union hétérosexuelle. La relation incarnée par le personnage interprété par Emma Canning matérialise cette trajectoire attendue. Elle n’est pas présentée comme une illusion ni comme une manipulation, mais comme une possibilité crédible, presque logique, qui s’inscrit dans l’ordre du monde. C’est précisément cette normalité qui donne à l’épisode sa portée symbolique.

Le film montre comment la norme agit moins par contrainte frontale que par orientation progressive. Lionel ne renonce pas brutalement à son histoire intime, il apprend à vivre avec un décalage, à construire une existence lisible aux yeux des autres. Le mariage devient alors un espace de compromis, une manière d’habiter la société sans révéler ce qui la dépasse. Cette tension traverse la mise en scène, faite de retenue, de gestes mesurés et de silences.

En introduisant cette relation, Oliver Hermanus élargit la romance vers une réflexion sur les parcours façonnés par l’époque. Le mariage n’efface pas la mémoire affective, il la reconfigure. Il rappelle que certaines vies se construisent autour de ce qui n’a pas pu être vécu pleinement, et que la respectabilité peut coexister avec une fidélité intérieure plus secrète. David va pleinement essayer de s’accrocher à une vie bien rangée avec des cours à l’université et une femme, mais rien ne se passera comme prévu.

Le choix du casting et comment est né le projet du film

Oliver Hermanus découvre la nouvelle de Ben Shattuck lors d’un voyage et ressent immédiatement la nécessité de l’adapter, poursuivant pendant des heures la conviction qu’il devait faire ce film. Le projet se développe ensuite durant le confinement, le réalisateur collaborant à distance avec l’auteur pour transformer le texte en scénario. Cette écriture conjointe permet d’élargir la trajectoire de Lionel tout en conservant l’essence du récit original.

Le choix des interprètes s’impose très tôt. Josh O’Connor manifeste son intérêt avant même l’écriture complète du scénario, tandis que Paul Mescal, rencontré sur un projet précédent, apparaît comme une évidence. Les deux acteurs s’engagent sur la durée, malgré les délais de financement. Leur implication artistique, notamment dans le travail vocal et musical, participe à la construction du film. Le projet prend forme sur plusieurs années, porté par la fidélité des interprètes et la maturation progressive de son univers.

Notre avis — Une romance dévorante mettant de côté l’enjeu ethnologique de la mission de ces musicologues.

Un film qui met en avant une romance qui se ternit à cause d’un cadre social et historique où l’homosexualité ne permet pas de fonder une famille. Pourtant, le récit qui encadre cette romance a beaucoup à offrir : parler du besoin de préserver les chansons traditionnelles, du patrimoine insaisissable tant qu’il n’est pas fixé sur un support : audio ou écrit. De l’ethnomusicologie, un travail de mémoire et de curation. Bref, cette quête semble secondaire dans le film. Cependant, elle rappelle combien la musique, parfois jugée comme futile, peut disparaitre aussi simplement qu’elle est venue à nous !

Sur le plan de la réalisation, les décors sont magnifiques et les deux acteurs stars, figures nouvelles du cinéma contemporain, jouent en toute sensibilité les tourments des désirs à contrecourant d’une société encore conservatrice et protocolaire.

__________

Note : 3 sur 5.

25 février 2026 en salle | 2h 09min | Drame, Historique, Romance
De Oliver Hermanus | 
Par Oliver Hermanus
Avec Josh O’Connor, Paul Mescal, Chris Cooper
Titre original The History Of Sound


En savoir plus sur Direct-Actu.fr le blogzine de la culture pop et alternative

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Un commentaire ça aide toujours !