Wong Kar-wai, ou l’art de la mise en scène des frustrations amoureuses, du désir contrôlé et destructeur dans 2046 et In the Mood for Love. Comment ces deux films deviennent un dialogue d’une liste de peut-être?


Wong Kar-wai excelle à filmer les frustrations amoureuses comme un feu couvé, où le désir contrôlé ronge l’âme dans In the Mood for Love (2000) et 2046 (2004). Ces films dialoguent en écho, formant une liste de « peut-être » : amours avortés, souvenirs hantés, où Chow Mo-wan traîne son deuil. Un diptyque sur le non-dit destructeur.

Frustrations dans In the Mood for Love

Dans In the Mood for Love, Wong Kar-wai dépeint les frustrations amoureuses comme une danse étouffée entre Chow Mo-wan et Su Li-zhen, voisins trahis par leurs conjoints infidèles. Tony Leung et Maggie Cheung incarnent ce duo prisonnier des convenances sociales des années 1960 à Hong Kong, où chaque regard esquive l’aveu, transformant l’attirance en supplice muet. La caméra de Christopher Doyle cadre leurs corps en couloirs étroits, suggérant une proximité physique insurmontable, où les qipao de Su soulignent une sensualité interdite, frustrante par son inaccomplissement.

Ces frustrations naissent d’un refus moral : au lieu de venger l’infidélité par une autre, Chow et Su répètent les gestes des traîtres pour percer le secret, mais ce jeu les lie inexorablement sans les unir. Wong Kar-wai étire les plans ralentis, amplifiant le vide émotionnel, où la pluie torrentielle et les néons tamisés noient les paroles non dites. Le désir y est statique, une statuaire shakespearienne d’amour pur, préservé par l’abstinence, mais destructeur car il creuse un abîme intérieur chez Su, qui s’effondre seule après un adieu répété.

La mise en scène excelle dans cette économie du geste : un frôlement de main évité, un repas partagé en silence, où la musique de Shigeru Umebayashi, tango mélancolique, porte les regrets. Chow propose à Su d’écrire un roman martial dans la chambre 2046, espace symbolique de leur intimité platonique, mais elle décline, scellant la frustration en boucle. Ainsi, Wong Kar-wai transforme le quotidien étriqué de Hong Kong colonial en théâtre d’un désir qui consume sans flamme visible, préfigurant les échecs futurs de Chow.

Ce film pèse l’âme des amants : Su sacrifie son idéal à la vertu, Chow enterre son chagrin dans un mur d’Angkor, vestige de leur lien érodé par le temps. La frustration culmine en non-événement, un amour figé dans l’ambre du souvenir, destructeur par son éternité impossible. Wong Kar-wai filme non l’union, mais son fantôme obsédant, posant les bases du dialogue avec 2046.

Désir contrôlé dans In the Mood for Love

Le désir contrôlé chez Wong Kar-wai atteint son apogée dans In the Mood for Love, où Chow et Su canalisent leur passion en rituels codifiés, évitant l’explosion par peur de reproduire la trahison. Les cadrages obliques, les reflets dans les miroirs, isolent leurs corps malgré la promiscuité des immeubles surpeuplés, rendant chaque pas de Su en qipao un appel muet, contenu par la morale confucéenne. Tony Leung excelle dans ce regard lourd de non-dits, où le contrôle devient érotisme pur, distillé en silences plus éloquents que les mots.

Wong Kar-wai orchestre ce contrôle via une esthétique de la cloison : murs mitoyens, rideaux, vitres séparent les amants, métaphore de leur barrière intérieure. La voix de Nat King Cole, déphasée, berce leurs rencontres clandestines, tandis que les ralentis étirent l’attente, transformant le désir en supplice temporel. Su refuse le baiser répété, Chow fuit vers Singapour sans elle, laissant un vide que la caméra comble de textures : soie froissée, fumée de cigarette, pluie incessante.

Ce désir destructeur ronge par suggestion : l’absence de sexe physique amplifie l’intellectuel, comme l’écriture commune avortée, où Chow projette en Su son idéal inaltéré. Wong Kar-wai puise chez Hopper la solitude urbaine, chez Ozu le non-dit familial, créant un tango immobile de corps aspirant l’un à l’autre sans fusion. Le contrôle préserve la pureté, mais engendre une mélancolie abyssale, où Su pleure seule, Chow murmure son secret à Angkor pour l’oublier.

Ainsi, le film théorise un amour statique, échappant à la corruption par non-consommation, mais destructeur car il fige les âmes en ruines vivantes. Ce contrôle, filé dans les couleurs saturées, rouges profonds et verts absinthés, préfigure les tentatives ratées de Chow en 2046, où le désir refoulé resurgit en fantasmes incontrôlés.

Désir destructeur dans 2046

En 2046, Wong Kar-wai libère le désir destructeur de Chow, hanté par Su Li-zhen de In the Mood for Love, dans un inventaire d’amours gâchées où chaque femme échoue face à son fantôme idéalisé. Tony Leung, dandy baudelairien, séduit Lulu (Gong Li), Mimi la Mygale (Carina Lau), Bai Ling (Zhang Ziyi), Jing-wen (Faye Wong), mais les confronte à l’irremplaçable, rendant le désir vorace, vampirique. La chambre 2046, ex-espace d’écriture, devient vortex de répétitions fétichistes.

Le désir se déchaîne en science-fiction onirique : le train vers 2046, destination immobile où l’on oublie le passé, symbolise l’échec de Chow à guérir, ses héroïnes piégées dans des boucles narratives. Avec Gong Li, il mesure son obsession passée ; avec Zhang Ziyi, la jalousie concrète ; avec Faye Wong, le différé émotionnel, trop tard pour saisir l’instant. Wong Kar-wai fragmente temps et corps, néons éclatants et pluies tropicales amplifiant la destruction intérieure.

La mise en scène hypnotique, plans labyrinthiques et couleurs pulsionnelles, orchestre ce chaos : corps monnayés, malentendus incandescents, où le désir contrôle Chow autant qu’il le consume. Maggie Cheung hante en flashes, non vue mais sentie, reliant au précédent film. Le futur dystopique de 2046, année de la fin de l’autonomie hongkongaise, miroir de l’immobilité amoureuse.

Destructeur, ce désir vampirise les rencontres, laissant Chow en looser éternel, ses leçons auto-apprises masquant l’incapacité à aimer pleinement. Wong Kar-wai transforme Hong Kong 1966 en théâtre de passions ratées, échos des frustrations antérieures.

Frustrations mises en scène dans le diptyque

La mise en scène des frustrations unit les films : couloirs étroits en In the Mood for Love deviennent hôtels surpeuplés en 2046, espaces de proximité frustrante où les corps se frôlent sans s’unir. Wong Kar-wai répète motifs : pluie, fumée, miroirs déformants, cadrages serrés soulignant l’enfermement désirant. Tony Leung porte la continuité de Chow, de retenue vertueuse à cynisme hanté.

Ralentis et ellipses étirent le temps frustré : adieux répétés chez Su deviennent rendez-vous manqués avec Bai Ling, où Chow paie ses dettes affectives. La musique récurrente, tango lancinant, lie les époques, amplifiant le poids du non-dit. Couleurs saturées, rouges érotiques, verts nostalgiques, trames visuelles cohérentes.

Frustrations culminent en symboles : mur d’Angkor pour l’enterrement secret, train 2046 pour l’oubli illusoire, motifs de ruine et immobilité. Wong Kar-wai excelle dans l’économie gestuelle, frôlements évités devenant échecs sexuels explicites, progression du contrôle à l’explosion vaine.

Ce diptyque thématise la frustration comme essence cinématographique : suggestion en premier film, répétition compulsive en suite, où la caméra Doyle capture l’âme en décomposition.

Dialogue des films, liste de peut-être

2046 dialogue avec In the Mood for Love comme suite spectrale : chambre 2046, réservée par Su, hante Chow, qui y vit ses amours ratés, liste de « peut-être » : et si avec Lulu ? Et si Bai Ling avait su ? Wong Kar-wai conçoit initialement un film commun, Maggie Cheung réduite à flashes, fantôme idéalisé.

Cette liste énumère les occasions gâchées, échos du refus initial : désir pour Jing-wen différé comme pour Su, jalousie avec Bai miroir de la trahison conjugale. Le roman 2046, écrit avec Su, se matérialise en fiction SF où personnages piégés en 2046, métaphore des regrets immuables de Chow. Hong Kong 1960-67, émeutes en fond, ancre le politique dans l’intime frustré.

Wong Kar-wai tisse liens stylistiques : plans identiques, taxi fantôme avec Maggie, narration non-linéaire reliant mémoires. La « liste de peut-être » est Chow lui-même, inventaire d’hypothèses amoureuses avortées, dialogue intertextuel où premier film fournit la muse absente, second ses ombres multiples.

Ainsi, les films forment diptyque sur l’irréparable : amour pur statufié mène à passions destructrices, liste infinie de ce qui n’adviendra pas, chef-d’œuvre wongien du regret poétique.

Le diptyque de Wong Kar-wai transcende l’amour en méditation sur le désir comme force érosive : frustrations filmées en non-événements deviennent liste hantée de « peut-être », où Chow, Tony Leung magnétique, incarne l’homme piégé dans son passé. In the Mood for Love pose le contrôle vertueux, 2046 libère sa destruction, dialoguant en échos stylistiques et thématiques. Un cinéma du silence, hypnotique, où le non-dit brûle plus que l’acte, invitant à relire nos propres regrets amoureux sous les néons de Hong Kong éternelle.

Wong Kar-wai, révolution esthétique et langage du désir

Wong Kar-wai a profondément transformé le cinéma chinois en déplaçant son centre de gravité : moins de récit linéaire, davantage de sensation, de mémoire et d’intime. Là où une partie du cinéma hongkongais reposait sur le genre, l’efficacité narrative ou l’action, il introduit une écriture fragmentée, poétique, presque musicale. Le montage elliptique, la répétition des motifs, l’usage du ralenti et des voix off créent un cinéma de l’attente plutôt que de l’événement. Cette approche fait émerger une modernité nouvelle, où l’identité urbaine chinoise, marquée par l’exil intérieur, la transition politique et la nostalgie, devient matière cinématographique.

Son discours touche aux désirs contenus et aux rêves inavoués d’une société façonnée par la retenue émotionnelle. Les personnages veulent aimer, partir, recommencer, mais restent souvent prisonniers de conventions sociales, familiales ou historiques. Wong Kar-wai met en scène ce décalage entre ce qui se ressent et ce qui peut être exprimé. Le désir circule dans les regards, les silences, les gestes suspendus, révélant une culture où l’émotion existe intensément sans toujours se dire. Cette tension parle directement à une génération confrontée à la modernisation rapide et à la peur de perdre ses repères.

Son cinéma devient ainsi un espace de projection collective. Les villes nocturnes, les néons, les chambres d’hôtel et les couloirs étroits incarnent l’intériorité d’individus en transition. Les récits d’amours manquées, de souvenirs persistants ou de futurs imaginés traduisent l’expérience chinoise de l’entre-deux, entre tradition et mondialisation, entre attachement et fuite. En donnant forme aux regrets, aux possibilités non vécues et aux fantasmes, Wong Kar-wai a offert au cinéma chinois un langage émotionnel universel, capable de transformer le non-dit en matière esthétique et de faire du désir lui-même un moteur narratif.

La question du nom de Wong Kar-wai est surtout une affaire d’usage et de signature artistique. Dans ses génériques et documents officiels, il écrit Wong Kar-wai, avec un tiret et un « w » minuscule, car il s’agit d’un prénom cantonais composé dont la seconde partie ne se capitalise pas. Ce n’est donc pas une faute, c’est sa graphie d’origine. En France, beaucoup de médias simplifient et retirent le tiret, ce qui donne Wong Kar Wai, forme très répandue dans la presse et les catalogues de festivals, y compris à Cannes lorsqu’il fut président du jury. La version Wong Kar-Wai existe aussi, influencée par la typographie anglo-saxonne. Au fond, les trois coexistent : la première est la plus fidèle, la seconde la plus courante éditorialement. C’est un choix de cohérence rédactionnelle, pas une correction orthographique.


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