Pile ou face, un récit à contre-courant et à double tranchant !


Entre fable, western détourné et conte cruel, Pile ou face explore la fabrication des mythes et la manière dont les récits déforment le réel. Un film sensoriel et audacieux, où l’imaginaire prend le pas sur la vérité, au risque de désorienter.

Au début du XXe siècle, le Wild West Show de Buffalo Bill débarque en Italie, exhibant une vision fantasmée de la conquête de l’Ouest. Lors d’un rodéo qui tourne mal, Rosa, jeune femme insoumise, s’enfuit avec Santino, son amant cow-boy, après un baiser volé et un acte violent. Leur cavale les entraîne à travers une Italie rurale et marécageuse, poursuivis par Buffalo Bill lui-même, figure à la fois mythique, grotesque et inquiétante.

Rosa devient progressivement le véritable centre du récit. Loin du rôle de la femme à sauver, elle traverse les paysages comme une héroïne en construction, tiraillée entre désir de liberté, projections masculines et réécriture permanente de son histoire. Santino, présenté d’abord comme un héros romantique, se fissure progressivement, révélant un personnage fragile, parfois illusoire.
Buffalo Bill, incarné par John C. Reilly, agit comme un narrateur biaisé, réécrivant les faits à son avantage à travers un journal intime, transformant la réalité en légende. Autour d’eux gravitent des figures secondaires issues autant du western classique que du folklore italien. Le film se déploie ainsi comme un récit fragmenté, composé de chapitres, où la frontière entre vérité, fiction et mythe se brouille volontairement.


Un travail d’auteur sur le jeu et l’esthétique

Pile ou face assume une proposition esthétique radicale, parfois déroutante. Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis construisent un western italien volontairement sale, boueux, instable, qui refuse toute lisibilité classique. Le film navigue entre réalisme, onirisme, surréalisme et conte populaire, quitte à désarçonner. Le découpage en chapitres, l’usage d’une voix narrative peu fiable et les ruptures de ton participent à cette volonté de déstabilisation permanente.

Visuellement, le travail sur la matière est central. Le tournage mêle pellicule 35 mm, Super 16 et numérique selon les états émotionnels, créant des textures contrastées. Les paysages italiens deviennent des projections mentales plus que des décors réalistes. Cette approche, très pensée, donne parfois au film une allure de laboratoire formel, au risque de créer une distance avec le spectateur.

Nadia Tereszkiewicz adopte un jeu très appuyé, presque théâtral, parfois frontal. Son interprétation repose sur une expressivité marquée, volontairement décalée, qui épouse le caractère symbolique du personnage de Rosa. Ce choix peut séduire par sa cohérence artistique, mais aussi rebuter par son absence de naturalisme. Face à elle, le reste du casting semble parfois évoluer sur une autre fréquence. Alessandro Borghi et John C. Reilly, pourtant solides, paraissent chercher leur place dans un univers où les règles changent sans cesse. Cette impression de flottement participe au trouble général, mais peut aussi donner le sentiment d’un déséquilibre de direction d’acteurs. Le film ne cherche jamais le consensus et assume pleinement ses aspérités.

Pile ou face : – Nadia Tereszkiewicz

Un film qui partage !

Si Pile ou face divise, il séduit une frange de cinéphiles précisément par son refus de la facilité. Le film s’inscrit dans une tradition de cinéma d’auteur européen qui aime détourner les genres pour mieux les questionner. Le western n’est ici qu’un point de départ, un langage à déconstruire. Cette approche parle à un public sensible aux œuvres hybrides, aux récits fragmentés et aux propositions formelles fortes.

Le travail sur le mythe est central. En faisant de Buffalo Bill un narrateur peu fiable, les réalisateurs interrogent la fabrication des récits héroïques et la manière dont l’Histoire s’écrit. Le film devient une réflexion sur le mensonge, la mémoire et la manière dont les figures masculines s’approprient les récits, parfois au détriment des femmes. Cette lecture contemporaine du western séduit les spectateurs attentifs aux enjeux de représentation.

L’esthétique joue également un rôle clé dans l’adhésion d’une partie du public. Le mélange des formats, la photographie très texturée, les paysages italiens détournés en Far West mental, créent une expérience sensorielle singulière. Le film se regarde autant qu’il se ressent.

Finalement, Pile ou face attire les amateurs de cinéma d’auteur pour sa cohérence avec le travail précédent des réalisateurs, déjà marqués par une fascination pour les légendes populaires, les récits oraux et les zones floues entre réel et imaginaire. Ceux qui apprécient les œuvres qui prennent le risque de perdre une partie du public pour affirmer une vision forte y trouvent un objet rare, imparfait mais habité, qui prolonge une tradition de cinéma libre et indocile.

NOTRE AVIS EN QUELQUES LIGNES

Un film avec une esthétique forte et un jeu très particulier, qui ne plaira pas à tous. L’actrice principale est dans un jeu très marqué et le reste du casting semble un peu perdu dans la direction artistique. On regarde le film avec un pincement pour la beauté de la photographie, mais le jeu parfois trop théâtral vient nous distraire et c’est dommage !

On peine à adhérer immédiatement à Pile ou face, tant le film assume une double exigence : celle du cinéma d’auteur et celle du western, deux langages déjà très codifiés. Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis jouent précisément de cette tension. Leur film ne cherche pas à simplifier l’accès, mais à déplacer les repères, en mêlant récit fragmenté, mythologie revisitée et approche sensorielle. Le western, ici transplanté en Italie, devient un territoire mental plus qu’un genre classique, traversé par le conte, le symbolique et une part de surréalisme. Le spectateur doit accepter de lâcher les attentes narratives habituelles pour entrer dans un univers où la vérité se déforme, où les récits se réécrivent et où les figures mythiques perdent leur stabilité. Cette exigence peut freiner l’adhésion immédiate, mais elle constitue aussi la singularité du film, pensé comme une expérience plus que comme un simple récit.

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Note : 3 sur 5.

7 janvier 2026 en salle | 1h 56min | Comédie, Western
De Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis | 
Par Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis
Avec John C. Reilly, Alessandro Borghi, Nadia Tereszkiewicz
Titre original Testa O Croce?


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