Gangs Of Taïwan, la vie est un éternel combat


Gangs Of Taïwan frappe fort : un récit social et politique où la violence côtoie la douceur dans une esthétique faussement idyllique. Le film raconte le destin d’un jeune mutique pris au piège entre ses rêves, la rue, et les compromissions du réel.

Avec Gangs Of Taïwan, Keff signe un premier long-métrage viscéral, dense et profondément ancré dans une réalité sociale étouffante. Si le film joue avec les codes du polar, il les dépasse très vite pour livrer un cri du cœur générationnel, porté par une mise en scène à la fois crue et onirique. À travers les rues de Taipei, les regards silencieux et les coups portés, c’est toute une jeunesse que l’on voit vaciller entre survie, désir d’ascension, et illusions de grandeur. Le choix d’un héros mutique n’est pas anodin : il incarne un peuple qu’on prive de voix, une génération qu’on a trop souvent abandonnée. Loin des clichés du film de gangsters, Keff explore l’âme d’un pays et son rapport trouble au pouvoir, à l’amour, à l’avenir.

La vie est cruelle et nul espoir n’est offert

Zhong-Han mène une double vie : employé dans un restaurant le jour, racketteur la nuit. Il évolue dans une société qui l’empêche de choisir son destin. Lorsque le restaurant familial est racheté par un homme d’affaires véreux, le fragile équilibre de sa vie vole en éclats. Le jeune homme est alors contraint de s’opposer à son propre gang. Coincé entre fidélité, instinct de survie et rêve d’ailleurs, il découvre que toute tentative d’émancipation a un prix. Ce récit initiatique sans issue heureuse dresse le portrait d’une jeunesse sans repères, broyée par un système où la violence est devenue la norme.

Si la rue devient personnage, c’est aussi parce qu’elle reflète un pays pris entre deux mondes : Taïwan, isolé diplomatiquement, coincé entre son identité propre et la pression constante de la Chine continentale. Le mutisme de Zhong-Han n’est pas qu’une posture : il est le cri d’un peuple à qui l’on interdit de parler. Le film prend alors une dimension plus large, presque géopolitique, sans jamais sacrifier l’intime. Keff ne signe pas seulement le portrait d’un jeune homme désabusé, mais celui d’une génération coincée dans un espace flou, où les frontières sont aussi morales que politiques. Derrière chaque silence, chaque regard, se glisse l’écho d’un pays qu’on refuse de nommer. À travers Taipei, c’est toute une île qui cherche à exister sans permission. Et ce poids, cette tension permanente entre existence imposée et désir d’indépendance, irrigue chaque plan. Le propos devient universel : comment vivre libre, quand on vous nie jusqu’au droit de dire qui vous êtes ?

Un film où rien n’est gratuit

Chaque scène de Gangs Of Taïwan semble millimétrée pour créer un inconfort subtil. La mise en opposition est au cœur du film : les instants de tendresse et de complicité, presque irréels, cohabitent avec des scènes de violence crue et frontale. Le quotidien paraît parfois baigné dans un filtre de rêve ou de nostalgie, mais cette douceur visuelle ne fait qu’accentuer la brutalité du monde réel. Keff filme Taipei comme un décor fantasmé, presque trop propre, presque trop parfait pour être honnête. Le contraste est saisissant entre cette apparente tranquillité et la violence des séquences de rackettes, qui rappellent que derrière les façades colorées, l’ombre du désespoir règne. Rien n’est là pour faire joli : même la lumière, les silences et les gestes tendres ont une fonction narrative précise. Le film ne cherche jamais à séduire, il cherche à déranger, à poser question.

Une direction d’acteur audacieuse

Dès les premiers plans, la présence de Zhong-Han frappe : il ne parle pas, mais il regarde. Et ces regards ne sont jamais neutres. Il fixe parfois la caméra, sans provocation, mais avec une forme d’insolence silencieuse. Comme s’il nous disait : « Voilà ce que vous ne voyez jamais. » Cette adresse au spectateur, discrète, mais récurrente, trouble autant qu’elle interpelle. Elle casse la frontière entre fiction et réalité, et nous place, malgré nous, dans la position du témoin impuissant.

La direction d’acteur est remarquable : Liu Wei Chen habite son rôle avec une retenue désarmante. Il ne compose pas, il est. Son mutisme devient un langage à part entière, une manière de crier sans faire de bruit. Le casting dans son ensemble joue avec une justesse rare, chaque personnage semblant porter en lui une histoire, une colère, une faille. Le cinéaste ne cherche pas des performances spectaculaires, mais des incarnations viscérales, ancrées dans le réel. Cela donne au film une densité émotionnelle impressionnante.

Dans le contexte politique sous-jacent, cette jeunesse qui vit à toute allure apparaît comme une génération sacrifiée. Elle est livrée à elle-même, sans réelle perspective, prise entre la nécessité de survivre et l’envie de s’extraire. Le film ne fait pas de discours, il montre. Il montre des adolescents qui deviennent adultes trop tôt, dans un monde où les rêves s’effondrent vite. Et cette vérité-là, crue, brute, jamais édulcorée, est sans doute ce qui rend le film si percutant.

Philosophie de la vie

Le film développe une philosophie profondément sartrienne. Comme dans Les Mains Sales, les personnages veulent tout : sortir de leur condition, s’affranchir, aimer, être aimés, réussir. Mais à force de tirer dans tous les sens, ils finissent par se brûler. Rien n’est possible sans un prix à payer. La liberté, ici, n’existe que dans le sacrifice. Travailler des années pour s’en sortir est une forme de sacrifice. Vendre son âme à la rue en est une autre.

Le monde du film est structuré comme une échelle sociale impitoyable : soit on monte, soit on chute. Pas de demi-mesure, pas de zone grise. C’est cette tension constante entre aspiration et déchéance qui alimente la tragédie du récit. Chaque choix est un renoncement, chaque désir une impasse. Il n’y a pas de salut dans Gangs Of Taïwan, seulement des tentatives – magnifiques, mais vaines – de fuir le déterminisme.

La philosophie du film repose sur une vision du monde où l’individu est condamné à faire des choix impossibles. Et c’est dans cet enfer moral que réside toute la force du propos. La rue n’est pas un décor, c’est un personnage. Elle engloutit, façonne, détruit. À travers elle, Keff interroge notre rapport au pouvoir, à l’échec, et à la légitimité du rêve. Peut-on s’élever sans trahir ? Peut-on aimer sans perdre ? Des questions vertigineuses posées sans jugement, mais avec une lucidité glaçante.

Gangs Of Taïwan est un film noir, sans échappatoire, sans lumière au bout du tunnel. Il n’offre ni rédemption, ni apaisement, seulement un constat amer : certains combats sont perdus d’avance. Pourtant, c’est cette lucidité, presque cruelle, qui rend le film profondément humain. Keff ne cherche pas à moraliser ou à sauver qui que ce soit. Il filme un monde en chute libre, avec tendresse parfois, mais sans jamais détourner les yeux. Un film coup de poing, qui marque, dérange, et laisse des traces.


Eng. Review


Locust (Gang of Taïwan) is a raw and politically charged debut from director Keff, capturing the silent collapse of a generation trapped between survival, sacrifice, and lost illusions. Zhong-Han, a mute young man, lives a double life between a modest family restaurant and the violence of gang life. His silence mirrors the voice of a nation often denied recognition. As Taipei becomes a dreamlike yet deceptive backdrop, the film reveals a deeper truth about Taiwan’s diplomatic isolation and the constant pressure from China. Through stillness and tension, Keff builds a reflection on identity, power, and dignity. Locust is not simply a gangster story. It is a philosophical cry, a portrait of youth crushed under the weight of impossible choices. There is no redemption here, only the clear-eyed awareness that some battles are already lost.

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Note : 3.5 sur 5.

30 juillet 2025 en salle | 2h 15min | Drame, Thriller
De Keff | 
Par Keff
Avec Wei Chen Liu, Rimong Ihwar, Devin Pan
Titre original Locust


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