Nino de Pauline Loquès, corps à corps intime avec la maladie


Un film rare, intime et bouleversant, où Pauline Loquès capte l’instant suspendu avant un traitement, sublimé par l’interprétation de Théodore Pellerin.

Avec Nino, Pauline Loquès signe un premier long-métrage bouleversant et délicat, porté par l’interprétation magistrale de Théodore Pellerin. Le film suit un jeune homme confronté à une maladie de la gorge qui l’oblige à redéfinir sa place dans le monde. Entre solitude et rencontres imprévues, le récit déploie un Paris à la fois oppressant et lumineux, où chaque détail du quotidien devient une épreuve ou une révélation. La cinéaste capte avec justesse l’instant suspendu précédant un traitement lourd, un « temps mort » rarement filmé, où se mêlent peur, déni et une quête acharnée de sens. À travers une écriture sensible et une mise en scène cotonneuse, la cinéaste explore la fragilité et la force de son personnage, tout en livrant un hommage vibrant à la résilience humaine.

La ville, les émotions et le corps

Nino est un jeune homme discret, un peu en retrait, soudain rattrapé par une réalité trop grande pour lui : un cancer qui attaque sa gorge, siège même de la parole. Trois jours avant le début de son traitement, il se voit confier deux missions médicales qui vont l’obliger à affronter la ville, ses proches et surtout lui-même. Sa quête devient alors autant physique qu’intime : trouver la force de parler, de se reconnecter aux autres et de regarder le réel en face. Errant dans Paris, Nino se heurte à des micro-événements qui bousculent sa solitude : une clé perdue, une rencontre hasardeuse, un mot inattendu… Autant de secousses qui, sous l’apparente banalité, dessinent le portrait d’un être en pleine métamorphose. Le personnage, fragile, mais porté par une énergie souterraine, incarne cette génération urbaine à la fois cérébrale et coupée du corps, en quête de repères et de lumière.

Nino © Blue Monday Productions – France 2 Cinéma

Des personnages touchants et qui restent en tête

La richesse de Nino tient à sa galerie de personnages secondaires, chacun apportant une couleur singulière et une résonance émotionnelle qui prolonge le chemin du héros. Sofian, incarné par William Lebghil, allie maladresse et tendresse : son amitié indéfectible, parfois brute, offre un contrepoint rassurant au silence de Nino. Zoé, jouée par Salomé Dewaels, impressionne par sa puissance intérieure, elle qui semble fragile, néanmoins impose une maturité bouleversante. Camille Rutherford prête à l’ex une palette subtile oscillant entre mélancolie et drôlerie, miroir des blessures amoureuses et de la tendresse persistante. Estelle Meyer, dans un rôle marqué par la maternité, enveloppe le récit d’une chaleur rare, presque archaïque. Quant à Jeanne Balibar, elle incarne une mère tendre, toutefois décalée, figure ambivalente où se mêlent fantaisie et fragilité. Enfin, l’apparition de Mathieu Amalric, en homme mystérieux rencontré dans les bains publics, vient introduire une dimension presque fantastique : quelques phrases, une présence magnétique, et le film bascule vers une étrangeté poétique. Tous ces personnages, même fugaces, marquent l’esprit car chacun condense une émotion, une relation, un fragment de vérité humaine. Leur singularité, nourrie par une écriture fine et des acteurs choisis autant pour leur talent que pour leur générosité, fait de Nino un film peuplé de présences inoubliables, où la part des autres devient le miroir indispensable de l’intime.

La reconstruction de soi dans une maladie

Dans Nino, la maladie n’est pas seulement une épreuve physique : elle oblige à reconstruire son rapport au monde, aux autres et à soi-même. Atteint à la gorge, siège de la parole, le personnage ne peut plus se définir par le langage. C’est alors le corps qui prend le relais, et le film fait du toucher un langage alternatif : les gestes remplacent les mots, la proximité devient communication, et les contacts, qu’ils soient amicaux, amoureux ou familiaux, prennent une valeur quasi vitale. Pauline Loquès filme cette fragilité avec une tendresse assumée, nourrie d’un regard féminin, porté par une équipe majoritairement composée de femmes. Cela donne au film une douceur particulière, une atmosphère apaisante même au cœur de la douleur.

La maladie touche aussi à des symboles intimes : la voix grave menacée, les cheveux qu’on risque de perdre, le corps affaibli, et ce pot de sperme à remplir avant la stérilité. Derrière cette contrainte médicale, c’est toute la question de la masculinité et de la filiation qui s’invite dans le récit. Nino, contraint de se projeter vers une paternité incertaine, se retrouve face à la mémoire d’un père disparu et à la nécessité de grandir plus vite que prévu.

Enfin, le film brise un tabou rarement évoqué au cinéma : si les cancers du sein occupent souvent l’écran, les cancers liés aux IST restent dans l’ombre. Ici, le papillomavirus, généralement associé aux femmes, rappelle qu’il peut aussi toucher les hommes et bouleverser leur identité. En faisant de ce sujet un moteur narratif, Pauline Loquès éclaire un angle de la maladie encore peu représenté, offrant à travers Nino un récit universel de résilience et de reconstruction.

Nino © Blue Monday Productions – France 2 Cinéma

Un film personnel né d’une perte

L’origine de Nino est profondément personnelle. Pauline Loquès a commencé à écrire après la perte d’un proche, Romain, emporté par un cancer agressif. De cette douleur est née une nécessité : réinventer une histoire où la maladie n’est pas une fin, mais une possible renaissance. Le personnage de Nino est apparu comme une rencontre fortuite, un jeune homme croisé au détour d’une rue, habillé de larges vêtements et frappé par la maladie. À travers lui, la réalisatrice cherchait à transformer l’injustice en un récit porteur d’espoir. Pour nourrir son scénario, elle a rencontré oncologues, malades et accompagnants, s’immergeant dans la réalité médicale pour en saisir la dureté comme les possibilités de guérison.

Le casting a ensuite cristallisé l’intention du film. La directrice de casting Youna de Peretti a eu l’intuition décisive de proposer Théodore Pellerin pour le rôle-titre. Avec son mélange de force et de fragilité, son visage singulier et sa présence animale, l’acteur canadien est devenu l’incarnation idéale de Nino, présent à chaque plan, à la fois majestueux et vulnérable. Autour de lui, la cinéaste a réuni une constellation de comédiens prêts à offrir leur talent pour quelques scènes, par pure adhésion à l’histoire : Salomé Dewaels, William Lebghil, Jeanne Balibar, Camille Rutherford, Estelle Meyer, mais aussi l’apparition lumineuse de Mathieu Amalric. Cette troupe, choisie autant pour son humanité que pour son jeu, imprime au film une chaleur rare.

La mise en scène, développée avec la cheffe opératrice Lucie Baudinaud, s’est construite entre proximité et distance, refusant le naturalisme pur pour inventer une esthétique cotonneuse, apaisante, où la lumière poudrée fait des intérieurs un refuge. Le travail sonore et musical, mêlant Flore Laurentienne à Foals ou Fontaines D.C., accompagne cette errance entre douceur et fulgurances vitales. Ainsi, Nino est né d’un chagrin intime transformé en geste de cinéma collectif, un film porté par la conviction qu’une épreuve peut aussi devenir une renaissance, si elle est regardée avec sincérité et tendresse.

Le film dévoile avec justesse la lente prise de conscience : on retarde à dire sa maladie à ses proches afin d’éviter de la rendre bien réelle. Face à notre mortalité, les petits détails de la vie retrouvent leur saillance et leurs couleurs. On tombe sous le charme de ce duo d’acteurs à la fois complice, offrant des émotions à la fois belles et envahissantes. Un casting parfait, Théodore Pellerin et Salomé Dewaels brillent, avec un William Lebghil, qui incarne le meilleur ami parfait, celui qui nous surprendra toujours à être là, sans qu’on ait besoin de dire le moindre mot !

Crédit photo : Blue Monday Productions – France 2 Cinéma

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Note : 5 sur 5.

17 septembre 2025 en salle | 1h 36min | Drame
De Pauline Loquès | 
Par Pauline Loquès
Avec Théodore Pellerin, William Lebghil, Salomé Dewaels

Générique de fin : In The Modern World par Fontaines D.C.


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