Au rythme de Vera : le combat d’une jeune productrice face aux silences de l’Histoire


En 1975, Vera Brandes n’a que 18 ans lorsqu’elle parvient à organiser un concert de Keith Jarrett à l’Opéra de Cologne, donnant naissance à l’album de piano solo le plus vendu de l’histoire : The Köln Concert. Mais derrière cette réussite légendaire se cache le combat d’une jeune femme pour imposer sa vision artistique dans un monde dominé par l’autorité parentale, les institutions rigides et le mépris des métiers de passion. Au rythme de Vera est un hommage vibrant à celles et ceux que l’on n’attendait pas, et qui pourtant changent l’histoire. Une plongée dans l’âme de la création, entre urgence, sincérité et révolte douce.

Elle n’a que 18 ans, pas de diplôme, encore moins d’alliés, mais une foi farouche en la musique. Vera Brandes réussit là où personne ne l’attendait : faire monter Keith Jarrett sur scène, malgré un piano défectueux, malgré les refus, malgré les adultes qui lui ferment la porte. Au rythme de Vera raconte cette lutte avec une énergie libre et fiévreuse, sans jamais céder au romanesque. En refusant l’accès à The Köln Concert, Jarrett oblige le film à trouver sa propre voie – une narration habitée, incarnée, centrée sur Vera. Ce n’est pas l’histoire du génie au piano, mais celle de la jeune femme dans l’ombre, moteur d’un moment devenu culte. Un film sur les coulisses de la magie, là où les rêves s’échappent des cadres.


Au rythme de Vera © Metropolitan FilmExport
Au rythme de Vera © Metropolitan FilmExport

Une immersion dans le monde des métiers de la musique, métier passion.

Ce film a un écho, comme si les problématiques des métiers des arts et de la musique restaient figés éternellement dans une incompréhension des autres et la peur des parents (ou proches). 

Nous avons Vera qui se bat contre les modes, un peu comme les passionnés de Rock ou Folk qui actuellement défendent leur musique face au Rap, Urbain et musiques électroniques. Ici, le Jazz est en concurrence avec l’explosion d’un renouveau du Rock à travers les Ramones et la naissance du Disco.

On voit cette éternelle réflexion sur les métiers artistiques ou gravitant autour, considéré comme peu sérieux comme sortant du cadre traditionnel. Être chargé des relations publiques dans un musée ou une mairie sera toujours mieux considéré qu’un RP travaillant pour des musiciens ou le théâtre. Ce qui effraie, c’est l’anti-institution ou l’incertitude de demain. Un musée pose ses mures pendant qu’un musicien, lui fait l’exode et fait de sa maison un véhicule.


Des métiers sous tensions et pourtant si peu respectés

Le film arrive à saisir également la vie de ces métiers sous tension, où chaque étape est une nouvelle épreuve. Le quotidien est un long marathon pour prouver sans cesse sa valeur et aussi son talent.

Pourtant, ces métiers passions usent et la vocation reste la seule chose qui ne s’invente pas. Et peut-être bien que Benoit Poher dans « Qui je suis » avait saisi le poids de la popularité ou des métiers où l’on se donne à fond,  comme lorsque l’on monte sur un ring soir après soir. Vivant comme un dieu temporaire que l’on va sacrifier au gré des modes. Entre Le chanteur et le refus d’être un héros, Balavoine dévoilait déjà dans les années 80 le fardeau d’un engagement artistique et médiatique. 

Au rythme de Vera © Metropolitan FilmExport

Une vérité subjective qui répare

Vera Brandes dans ce film vit pour la musique et vibre pour elle. Ce n’est pas un divertissement, c’est vital ! Et bien plus tard, sa seconde carrière dans la musicothérapie lui donnera raison, la Musique n’est pas qu’une simple onde qui ne fait qu’effleurer l’esprit, elle peut aussi aider, soulager en changeant des états.

Au rythme de Vera est un manifeste discret, mais tenace. Il nous rappelle que le talent ne suffit pas, qu’il faut aussi l’endurance des invisibles et la folie douce de celles et ceux qui croient quand tout dit non. Vera n’était pas censée réussir — elle l’a fait quand même. Ce film lui rend justice, et rend à la musique ce qui appartient aux passionnés.


Cette vidéo propose l’intégralité du concert tel qu’il a été joué à l’Opéra de Cologne le 24 janvier 1975, dans une qualité audio tout à fait correcte. Bien que la musique n’apparaisse pas dans le film Au rythme de Vera, elle en demeure pourtant l’âme fondatrice, la source invisible autour de laquelle tout gravite. Écouter ce moment légendaire, c’est plonger au cœur même de ce qui a inspiré l’histoire — un geste musical devenu mythe.


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Note : 4 sur 5.

25 juin 2025 en salle | 1h 56min | Biopic, Drame, Musical
De Ido Fluk | 
Par Ido Fluk
Avec Mala Emde, John Magaro, Michael Chernus
Titre original Köln 75

Pour aller plus loin avec Au rythme de Vera

Pourquoi le film ne contient-il pas The Köln Concert ?

Les ayants droit de Keith Jarrett ont catégoriquement refusé toute association avec le film. Jarrett lui-même n’apprécie pas cet enregistrement, qu’il considère comme imparfait. Plutôt que d’abandonner, Ido Fluk a fait de cette contrainte une force : il a recentré le récit sur Vera Brandes, celle sans qui rien n’aurait eu lieu. Le film puise ainsi dans l’absence pour construire une narration plus intime, sincère et radicalement originale.


Qui est Vera Brandes, l’héroïne du film ?

Vera Brandes était une jeune passionnée de musique, autodidacte, qui a organisé dès ses 16 ans des tournées de jazz à Cologne. À 18 ans, elle orchestre un concert légendaire avec Keith Jarrett, seul au piano. Visionnaire, indépendante, elle devient ensuite chercheuse en musicothérapie, convaincue que la musique peut transformer l’être humain. Le film lui redonne la place centrale qu’elle mérite, longtemps éclipsée par la figure du musicien homme, célébré et sacralisé.


Le film est-il fidèle à la réalité ?

Oui, de manière assumée et revendiquée. Le scénario repose sur huit heures d’entretien entre Vera Brandes et le réalisateur Ido Fluk. Cette matière brute constitue le cœur même du récit. Le film épouse donc le point de vue de Vera, sa mémoire, sa subjectivité, et c’est précisément ce qui en fait la force. Ce n’est pas un documentaire sur le concert, mais une mise en récit de ce que cette aventure signifiait pour celle qui l’a rendue possible.


Quelle a été la réaction de Keith Jarrett ?

Keith Jarrett n’a jamais apprécié ce concert, qu’il juge inférieur techniquement à ses autres performances. Dès le début, lui et son entourage ont refusé de soutenir ou de participer au projet. Ce rejet a libéré le film d’un carcan biographique classique, en recentrant la narration sur Vera. Ironiquement, ce désintérêt de Jarrett permet au film de révéler une autre vérité, celle d’une jeune femme qui a rendu possible l’impossible, et que l’histoire avait effacée.

Au rythme de Vera © Metropolitan FilmExport
Au rythme de Vera © Metropolitan FilmExport

Pourquoi le film parle-t-il autant des contraintes artistiques ?

Parce que tout, dans l’histoire qu’il raconte comme dans sa propre fabrication, repose sur l’art de faire avec les moyens du bord. Keith Jarrett a joué ce soir-là sur un piano défectueux, et c’est ce défi technique qui a forgé la beauté singulière de l’œuvre. Le film fonctionne pareillement : privé de sa bande-son rêvée, il crée une autre vibration, un autre souffle. Il rappelle que c’est souvent l’imperfection qui donne naissance à l’inoubliable.


Bonus : La scène dans la rue où l’on tracte encore alors que le concert est complet

Illustration d’une époque sans billetteries en ligne ni données en temps réel, l’organisation d’un concert relevait d’un véritable pari sur l’instant. Pour savoir si une salle serait pleine, on comptait les talons physiques des billets écoulés — parfois à la main, parfois en catastrophe. C’est dans ce contexte que Vera Brandes tente de remplir l’Opéra de Cologne, à 18 ans seulement. Une pression immense, sans aucune garantie, où chaque spectateur devient une victoire. Une situation qui rappelle celle vécue en France lors de la première de Starmania, où l’on attendait, fébrile, de savoir si le public serait au rendez-vous… ou pas.


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