Sous ses airs de constat amer, Jeune et con n’est pas un chant résigné. Damien Saez y déploie une lucidité rude, presque brutale, mais il glisse au cœur du désenchantement une promesse inattendue : derrière la fatigue d’une génération, subsiste une possibilité d’amour.
Saez est-il un révolutionnaire opportuniste ?
Damien Saez surgit à la fin des années 90, dans un paysage pop rock encore marqué par l’onde britpop et la fin d’un certain idéalisme politique. Avec Jeune et con, il ne propose pas un programme, il propose un cri. La question de l’opportunisme mérite pourtant d’être posée. Chanter le désarroi d’une jeunesse, en 2000, à l’aube du XXIe siècle, n’était pas risqué. Le malaise était déjà là : chômage, perte de repères, société de consommation triomphante. Il capte une vibration collective.
Cependant, réduire son geste à un calcul serait court. L’écriture est trop intime, trop répétitive dans son obsession du vide, pour n’être qu’un slogan. Saez ne désigne pas un ennemi clair, il ne structure pas une révolution, il décrit un état. « Puisqu’on est jeunes et cons » n’est pas un mot d’ordre, c’est une auto-accusation. Il inclut le “je” dans la défaite. Le chanteur ne s’extrait jamais du lot.
Ce qui peut donner l’illusion d’un opportunisme, c’est le succès massif du titre, son statut d’“hymne”. Pourtant, le refrain est moins un appel au soulèvement qu’un miroir tendu à une génération consentante, « contents d’être à genoux ». Un révolutionnaire galvanise. Lui constate, presque désabusé. Sa posture est plus existentialiste que militante. C’est là sa singularité.
Une chanson sur la routine écrasante et sans lucidité permise
La chanson décrit une routine. Un jour se lève, puis une soirée commence. On dort le jour, on danse la nuit. La jeunesse fait semblant d’être heureuse. Le monde est absurde, des hommes meurent sous les ponts, et personne ne s’en soucie. L’individu se sent pion, soumis, vidé de ses rêves.
Ce cycle revient comme une boucle. Encore un jour, encore une soirée. La danse devient métaphore sociale : on répète des gestes, on s’intègre, on imite le bonheur. Pourtant, au cœur de cette mécanique, une phrase fissure l’ensemble : « je sais qu’on est quelques milliards à chercher l’amour ». La quête n’a pas disparu. Elle est seulement recouverte par le vacarme.
Ce qui rend Jeune et con faussement défaitiste tient précisément à sa construction. Les couplets décrivent l’usure, la perte des rêves, la surdité volontaire. Le narrateur s’est « rendu sourd ». Il a trop vu la danse sociale pour y croire encore. Le refrain, lui, radicalise le constat : jeunes et cons, vieux et fous, pions à genoux. C’est violent. Presque nihiliste.
Pourtant, deux glissements subtils changent tout. D’abord, l’idée de la folie. « Nous gagnerons à devenir fous », puis plus loin « nous nous aimerons comme des fous ». La folie n’est plus pathologie, elle devient sortie du cadre. Être fou, ici, c’est refuser la normalité anesthésiante. C’est une réhabilitation de l’excès contre la tiédeur sociale.
Ensuite, la phrase répétée : « on est quelques milliards à chercher l’amour ». Elle contredit le cynisme ambiant. Si la recherche est universelle, alors le désespoir n’est pas total. Il y a une communauté invisible de chercheurs d’amour. La chanson ne dit pas que le monde va mieux. Elle dit que le désir persiste.
Le vers « si on ferme les yeux, on vivra vieux » est ambigu. On pourrait y voir une critique de l’aveuglement collectif, vivre vieux en se voilant la face. Mais la conclusion ouvre une autre lecture : même si l’on finit vieux, peut-être même aveugles, on finit par s’aimer. La répétition de « fous, fous, fous » a quelque chose d’incantatoire. Ce n’est plus une plainte, c’est presque une transe.
Le défaitisme n’est donc qu’apparent. Saez décrit une génération fatiguée, mais il ne la condamne pas définitivement. Il suggère qu’au bout de la lucidité, il reste une possibilité d’amour, non pas naïf, mais conscient. On ne retrouve pas les rêves d’hier, on choisit une autre intensité. La chanson ne promet pas le salut collectif, elle ouvre une brèche intime.
C’est en cela qu’elle traverse les années. Elle n’offre pas une solution politique, elle propose une issue existentielle. Et cette issue, fragile, tient en un verbe simple : s’aimer.
Bref, quoi qu’il en soit, Damien Saez est en concerts !
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