Hurlevent, un film qui divise déjà !


Adaptation fiévreuse et viscérale du roman d’Emily Brontë, Hurlevent propose une relecture sensorielle et radicale d’un amour absolu. Un récit de passion, de domination et de désir interdit, où l’esthétique sublime des corps et des lieux masque une damnation annoncée.

Dans les landes battues par le vent du Yorkshire, Cathy (Margot Robbie) et Heathcliff (Jacob Elordi) grandissent comme deux êtres indissociables, liés par une promesse d’enfance aussi fusionnelle que destructrice. Recueilli comme un intrus, Heathcliff demeure un corps étranger, rejeté par l’ordre social, tandis que Cathy oscille entre cet amour brut et l’attrait d’un monde plus policé incarné par Edgar Linton (Shazad Latif). Autour d’eux gravitent Nelly (Hong Chau), témoin lucide et ambiguë de cette passion, et Isabella (Alison Oliver), figure de désir réprimé et de basculement. Deux lieux s’opposent alors, Hurlevent et Thrushcross Grange, deux visions du monde irréconciliables, où les personnages se déchirent entre instinct, ascension sociale et illusion du bonheur.

On mise sur l’esthétique et un parti pris sur le jeu d’acteur parfois déroutant.

Ce film mise avant tout sur l’esthétique, en jouant de manière appuyée sur le contraste entre deux mondes opposés, jusqu’à faire du lieu le plus froid, le plus rude et le plus démuni celui où l’on éprouve paradoxalement une forme de bonheur. Une œuvre où chacun a conscience d’être damné, mais persiste malgré tout à nourrir une illusion provisoire de satisfaction. À force de vouloir sublimer chaque plan, l’esthétique finit cependant par s’autoconsumer, tant elle convoque des références visibles, des citations appuyées d’Autant en emporte le vent, des décors empruntant à la peinture romantique, et une imagerie gothique évoquant l’univers de Burton, au risque de faire primer le style sur l’émotion brute.

Les acteurs jouent également le contraste d’alternance du peu et du trop, comme pour dévoiler la noirceur et la puanteur de leur condition. Comme cette déclaration d’amour enfantine teintée de noirceur, qui fera son rebond à la mort du père, quand Catherine est telle une mariée vêtue d’une robe noire gothique. Une confusion entre le désir, la répulsion, l’envie et le refus. Nous sommes dans une relation fusionnelle et aliénante, où le dehors vient parasiter l’homéostasie des deux cœurs.

Une vie dans un microscosme

Deux mondes, l’un sombre et tourmenté, un second où tout est dans l’image et le paraître avant toute chose.
Mais, dans ce no man’s land circulent des désirs et des tensions. Seuls les mots semblent survivre, comme une promesse faite enfant de s’aimer à jamais, même si cela signifie être damné.

Dans cet entre-deux instable, le monde clair et abondant se révèle peu à peu comme une prison dorée, saturée de signes, d’objets et de confort, où chaque geste semble codifié, policé, presque artificiel. L’abondance y devient un décor étouffant, un théâtre du paraître où l’on joue à être heureux, dans une atmosphère qui rappelle un Alice au pays des merveilles dévoyé, séduisant en surface, mais profondément inquiétant par son excès même.
À l’inverse, l’espace gris et froid impose une existence rude, dépouillée, parfois violente, mais d’une simplicité presque honnête. Là, la survie prime sur l’image, les corps sur les conventions, et la dureté du quotidien laisse paradoxalement place à une forme de vérité brute. Deux univers qui s’observent et se rejettent, l’un enfermant par le trop, l’autre libérant par le manque, chacun révélant une manière différente, mais tout aussi implacable, de condamner ceux qui y vivent.

Margot se calque sur le jeu d’actrice de la jeune enfant interprétant Catherine ado (Charlotte Mellington) ou est-ce l’inverse qui a lieu ? Peut-être que le choix de la direction d’acteur est lié à la manière de choisir l’ambiance et les mots, qui suffisent à tout dire. Les émotions du visage et des corps viennent systématiquement contredire le reste.

En somme, nous avons une œuvre graphique où l’on finit par trouver qu’un travail trop millimétré. Nous restons accrochés à une ambiance séduisante, où la musique est prenante mais trop présente. Les décors sont beaux, mais ne sauvent pas le parti pris sur la direction d’acteur. Peut-être que c’est cela l’idée, montrer des âmes maudites courant à leur perte. Vivre dans un vase clos pendant des années et aller se perdre dans un lieu voisin séparé par les hauteurs. Pourtant, rien de cela n’apporte rien à la satisfaction et l’épanoussement. Ce ravissant monde ressemble à une belle publicité pour le luxe.

Un jeu d’acteur qui casse sans cesse le rythme et reste en surface, car cela permet de souligner qu’ici tout est dans le paraître. On dit apprécier quelqu’un quand on le désire de toute son âme, on va dire qu’on ne veut plus le voir, alors qu’on meurt de ne pouvoir lui ouvrir ses bras. Une diction en somme qui souligne le paradoxe du paraître où l’on sauve l’image au lieu de son propre dessein.

Une version dark teen du roman mythique

Emerald Fennell ne cherche pas à illustrer Les Hauts de Hurlevent, elle en extrait la charge émotionnelle la plus primitive pour la projeter dans une forme de mélodrame gothique contemporain. Hurlevent adopte une grammaire visuelle proche du dark teen, où les corps sont filmés comme des territoires de tension, de désir et de frustration permanente. Les personnages, volontairement vieillis, ne peuvent plus se réfugier derrière l’excuse de l’immaturité. Chaque décision devient un acte conscient, et donc une faute.

Cette lecture accentue la dimension toxique et obsessionnelle du lien entre Cathy et Heathcliff, en le débarrassant de tout romantisme rassurant. L’amour n’est plus un idéal, mais une force brute, incontrôlable, presque animale. Le film assume un refus total de la morale, fidèle à l’esprit du roman, en laissant le spectateur face à son propre malaise. Le luxe, la beauté et l’élévation sociale deviennent des mirages, des prisons dorées qui étouffent autant qu’elles séduisent. Cette approche transforme le mythe en tragédie générationnelle, où la passion consume tout, sans jamais offrir de rédemption.


LE SAVIEZ-VOUS ?

La genèse de Hurlevent est indissociable de la relation intime qu’entretient Emerald Fennell avec le roman d’Emily Brontë, découvert à l’adolescence comme une expérience presque physique. Cette approche sensorielle guide toute la mise en scène. Le film est conçu de manière artisanale, sans effets numériques, avec des décors entièrement construits pour provoquer une réaction corporelle chez le spectateur.
Les Hauts de Hurlevent sont pensés comme un lieu organique, hostile, rongé par la nature, tandis que Thrushcross Grange incarne une tentative artificielle de dompter le monde, jusqu’à l’absurde. Les costumes, dessinés comme des extensions psychologiques des personnages, jouent un rôle central dans cette narration visuelle. La robe noire de Cathy, lors d’un moment clé du récit, agit comme un symbole funèbre annonçant la perte définitive de l’innocence.
La musique, omniprésente, participe à cette saturation sensorielle voulue par la réalisatrice, quitte à frôler l’excès. Chaque choix de mise en scène vise à maintenir le spectateur dans un état de tension continue, sans jamais offrir de respiration confortable. Hurlevent se construit ainsi comme une expérience émotionnelle totale, pensée pour le grand écran, où l’esthétique, la chair et la violence des sentiments ne cherchent jamais l’apaisement, mais l’obsession. Ce genre de film divise et selon son angle d’analyse, peut être perçu comme audacieux ou de la surenchère gratuite !

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Note : 3.5 sur 5.

11 février 2026 en salle | 2h 16min | Drame, Romance
De Emerald Fennell | 
Par Emerald Fennell
Avec Margot Robbie, Jacob Elordi, Hong Chau
Titre original Wuthering Heights

Pour aller plus loin avec le film !

Pourquoi le film insiste-t-il autant sur la sensation physique plutôt que sur le récit ?

Hurlevent est pensé comme une expérience corporelle avant d’être un simple récit narratif. La mise en scène privilégie la réaction sensorielle du spectateur, en travaillant la matière des décors, la proximité des corps et la saturation sonore. L’objectif n’est pas de guider émotionnellement, mais de placer le public dans un état de tension continue, proche de celui vécu par les personnages, quitte à provoquer un malaise assumé.

Le film respecte-t-il fidèlement le roman original ?

Le film ne cherche pas la fidélité littérale. Il s’attache davantage à l’esprit et à la charge émotionnelle du roman qu’à sa structure ou à ses détails narratifs. Certains enjeux sont déplacés, condensés ou transformés afin de renforcer la dimension obsessionnelle et tragique. Cette liberté permet d’explorer des zones plus instinctives du récit, sans chercher à illustrer le texte à la lettre.

Pourquoi les personnages semblent-ils souvent jouer en retenue ou à distance ?

Ce choix de jeu d’acteur participe à la thématique centrale du paraître. Les personnages évoluent dans des mondes où l’image sociale prime sur l’expression sincère des émotions. Cette retenue crée un décalage constant entre ce qui est dit et ce qui est ressenti, accentuant la frustration et la violence intérieure. Le film suggère ainsi que la surface lisse est une stratégie de survie, mais aussi une impasse.

Quelle est l’importance des décors dans la narration ?

Les décors ne sont pas de simples arrière-plans. Ils fonctionnent comme des prolongements psychologiques des personnages. Les espaces froids, bruts et minéraux traduisent une existence rude mais authentique, tandis que les lieux luxueux et lumineux incarnent une abondance artificielle et oppressante. Chaque lieu impose une manière de vivre, de se comporter et même de ressentir, participant pleinement au conflit dramatique.

Pourquoi le film peut-il diviser autant les spectateurs ?

Le film adopte un parti pris radical qui refuse le confort émotionnel. Son esthétique appuyée, sa musique envahissante et son refus de la morale claire peuvent être perçus comme audacieux ou excessifs. Le film ne cherche pas à plaire à tous, mais à confronter le spectateur à une vision dure et parfois dérangeante de l’amour, du désir et de l’illusion du bonheur.


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