Avec The Black and White EP, Haven West Veraguas ouvre le premier chapitre d’un triptyque ambitieux. Sept titres pensés comme une écoute continue, où l’ordre des morceaux et le flux émotionnel comptent autant que les chansons elles mêmes. Cet EP inaugural pose les bases d’un projet plus large, à la fois intime et politique, qui interroge nos réflexes de simplification et la violence des oppositions binaires dans le monde contemporain.
Il y a quelques mois, nous avions déjà parlé du titre An existential crisis at 3pm in the afternoon. Ce morceau suspendu, tout en retenue, servait de porte d’entrée sensible à un univers plus vaste. Avec The Black and White EP, l’artiste prolonge cette intuition en construisant un ensemble cohérent de sept titres, pensé pour être traversé d’une traite. L’EP constitue le premier volet d’une série de trois sorties, avec The Colors EP puis The Gradient LP, comme autant de strates d’un même récit. Ici, le propos se fait existentiel et politique, non pour asséner des réponses, mais pour mettre en tension notre tendance humaine à classer, opposer, réduire. Le noir ou blanc, le oui ou non, le vrai ou faux deviennent des carcans, ironiquement attaqués par une écriture qui réclame nuance, compromis et lenteur.
En filigrane, cet EP rappelle que nombre de problématiques actuelles exigent bien plus que des slogans ou des titres accrocheurs. En creux, le projet annonce déjà son envers, The Colors EP, dédié à l’amour, la perte et la nostalgie, avant une synthèse finale avec The Gradient LP, qui viendra lisser les transitions et combler les manques. Une manière de rappeler que la vie n’est ni un champ de bataille idéologique permanent, ni une succession de romances idéalisées, mais un mélange instable et souvent désordonné des deux. Découvrons cet album en quelques mots !..
On aime l’ouverture de l’EP avec ce titre, il y a comme une forme d’appel et le bruit mécanique qui revient rappelle celui d’un clavier ou simplement d’un train roulant vers une destination.
Dans All I’ve Got, Haven West Veraguas met en scène une offrande presque nue, celle de ce qu’il reste quand tout a déjà été traversé. Les paroles parlent de survivance plus que de victoire, d’un homme qui n’a pas grand chose à donner sinon son cœur, ses mots, et une présence sincère. L’énergie rock, parfois frontale, parfois contenue, épouse cette tension intérieure. Les passages très calmes fragmentent le morceau, comme des respirations fragiles, avant des montées plus brutes qui traduisent l’effort de tenir debout. La question répétée sur la « chance » sonne moins comme un constat que comme une ironie douloureuse. Derrière l’élan, le titre parle d’usure, de lucidité, et de cette lutte commune pour simplement continuer à avancer, sans illusion.
Un cri comme une délivrance — I hate consumerism.
Dans I Hate Consumerism, on y pousse un cri frontal contre le monde contemporain, dominé par l’emballage, la norme et la valeur marchande des êtres comme des objets. Le morceau détourne les codes du rock pour dénoncer l’obsession du neuf, du propre, du vendable. Les vêtements usés, troués, hérités deviennent des symboles de résistance douce face à une société qui jette plus qu’elle ne transmet. Derrière l’énergie électrique, presque rageuse, surgit pourtant quelque chose de solaire, proche de la révélation. Le rejet du consumérisme n’est pas amer, il libère. En assumant l’imperfection, l’artiste revendique une forme de chaleur humaine, d’authenticité, et la possibilité d’être encore vivant, utile, désirable, sans se conformer à l’ordre marchand. Le cri devient affirmation.
Cette troisième chanson prolonge naturellement les deux précédentes. Après l’introspection suspendue et la survie émotionnelle, I Hate Consumerism élargit le regard vers le monde extérieur. Le doute intime et la fragilité personnelle se transforment ici en prise de position, comme si l’acceptation de soi ouvrait enfin la voie à une émancipation plus large. On est un peu surpris par la suite. En effet, plus douce, plus calme. On y voit une forme de paradoxe ou peut-être une forme de mise à plat.
Ce paradoxe libérateur repose sur une idée simple et dérangeante à la fois : rien n’a de sens prédéfini, et c’est précisément ce vide qui rend la vie respirable. Dans Optimistic Nihilism, l’artiste met à plat l’illusion d’un sens universel pour mieux redonner de la valeur à l’expérience individuelle. Accepter que tout ne mène nulle part enlève la pression de réussir sa vie « correctement ». Dès lors, survivre devient déjà suffisant. Les paroles insistent sur le temps, l’effort, la répétition, parfois l’échec. Rien n’est héroïque, mais tout est possible. Le paradoxe tient là : en renonçant à une finalité absolue, on retrouve la liberté d’aimer cette vie, simplement parce qu’elle est là.
Quand le cœur se déchire, Black and white.
Ce cinquième titre, Black and White, agit comme une révélation tardive, presque inévitable, au cœur du projet. Le protagoniste installe d’abord une ambiance dépouillée, piano et voix en avant, portée par une légère texture cinématographique. Tout semble feutré, fragile, comme un souvenir qu’on manipule avec précaution. Les paroles convoquent un passé idéalisé, fait de nuits simples, de gestes anodins, d’un monde lisible où les émotions avaient des contours nets.
Le noir et blanc devient ici un refuge, une époque où aimer, promettre, croire semblait plus facile. Puis, progressivement, la répétition fissure cette nostalgie. Le calme se tend, la voix se charge, jusqu’à laisser surgir un cri. Un cri dans la nuit, un appel désespéré à ce qui n’existe plus. Ce n’est plus seulement le regret d’un amour perdu, mais la douleur d’avoir compris que cette simplicité était une illusion. La chanson bascule alors dans la souffrance nue, celle d’un adulte conscient que le réel ne redeviendra jamais aussi lisible.
Dans la sixième chanson, Comic Book, se dessine une désillusion comparable à une révélation brutale vécue par Johnny Rockfort dans Starmania où il confondait la vie avec les bande-dessinée. Prise de conscience brutale, rien n’y correspond et on s’éloigne d’une chose structurée, écrite d’avance, avec des rôles clairs et des issues rassurantes, s’effondre soudain.
Les paroles évoquent la croyance naïve en un monde scénarisé, où les méchants seraient identifiables, où quelqu’un, quelque part, maîtriserait le récit. Mais rien ne se passe ainsi. Le personnage n’est pas omniscient, les héros ne gagnent pas toujours, et surtout, personne ne vient sauver les autres. Cette révélation rappelle la chute d’un idéal adolescent, lorsque l’on comprend que le réel n’obéit à aucune logique morale simple. Le refus du statut de héros devient central. Il ne s’agit pas de lâcheté, mais d’une lucidité douloureuse. La chanson exprime l’instant où l’on accepte de ne pas être exceptionnel, de ne pas pouvoir réparer le monde seul. Ce renoncement, loin d’être cynique, agit comme un dévoilement. En quittant l’imaginaire protecteur de la fiction, l’artiste confronte l’auditeur à une vérité plus nue, plus adulte, où l’humanité n’est ni sauvée ni guidée, mais contrainte d’avancer sans script, avec ses failles, ses silences, et une responsabilité partagée.
growing old is a mentality….
L’EP se clôture sur ce titre. Une logique, une conclusion. Comment va-t-on après avoir vu que nos rêves n’étaient qu’illusions ? Avec growing old is a mentality, Haven West Veraguas transforme cette question en déflagration lucide. Le morceau s’étire sur plusieurs minutes et épouse une forme évolutive. D’abord chanté, frontal, presque vindicatif, il dresse le constat d’un monde confisqué, où les lieux de l’enfance, de la liberté et du jeu disparaissent sous le béton, les logiques économiques et les décisions imposées. Les paroles parlent de mémoire collective effacée, de territoires vidés de leur âme, et d’une génération qui regarde ses repères se faire raser sans avoir voix au chapitre.
Puis la chanson bascule dans une longue respiration instrumentale rock. La colère ne se dit plus, elle se déploie, brute, répétitive, comme une rage qui tourne en boucle faute d’issue. Enfin, tout retombe dans une ballade au piano, presque résignée. Ce dernier mouvement n’apaise pas vraiment, mais il accepte. Vieillir devient ici une posture mentale, non une question d’âge. Après la fin des illusions, il ne reste ni héros ni refuge, seulement la nécessité de continuer, avec la conscience aiguë de ce qui a été perdu, et la dignité fragile de ceux qui refusent d’oublier.
Avec The Black and White EP, Haven West Veraguas signe un premier chapitre d’une rare cohérence, pensé comme un trajet émotionnel plus que comme une simple suite de titres. Chaque chanson participe d’un même mouvement, allant de l’introspection intime à une prise de conscience collective, sans jamais céder à la facilité du slogan. L’EP observe le monde tel qu’il est devenu, dur, simplifié à l’excès, marchandisé, tout en rappelant que l’humain demeure dans ses failles, ses souvenirs et ses refus. Le noir et blanc n’est pas ici une réponse, mais un constat à dépasser. En refermant ce disque, il reste une impression de lucidité douce, parfois douloureuse, mais nécessaire, celle d’un artiste qui accepte la complexité du réel sans renoncer à l’émotion, ni à la dignité de ressentir.
Retrouvez le site d’Haven West Veraguas et tous ses liens sociaux.
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