Les Immortelles, Caroline Deruas Peano dévoile une belle surprise nostalgisante.


1992, sud de la France. Deux adolescentes avancent ensemble, convaincues que l’amitié peut tout contenir. Les Immortelles capte cet âge où l’on croit à l’éternité, où la musique, les promesses et les rêves dessinent un refuge fragile face à l’entrée brutale dans l’âge adulte.

Les Immortelles suit Charlotte et Liza, 17 ans, amies fusionnelles depuis l’enfance. Elles partagent une adolescence rebelle, nourrie de musique pop, de désirs d’ailleurs et d’un rêve commun, rejoindre Paris pour vivre autrement. Charlotte, incarnée par Lena Garrel, est une figure de fidélité absolue, trop entière pour renoncer, même quand la vie impose ses ruptures. Face à elle, Liza, interprétée par Louiza Aura, concentre une énergie solaire, une fragilité joyeuse, déjà traversée par le pressentiment du manque. Autour d’elles gravitent des adultes qui observent, accompagnent ou résistent, mais sans jamais éclipser ce duo central, cœur battant du récit initiatique imaginé par Caroline Deruas Peano.



Une histoire d’amitié à l’adolescence.

Les Immortelles ne regarde pas l’adolescence comme une simple étape, mais comme un état du monde, un territoire où chaque émotion prend des proportions démesurées. L’amitié entre Charlotte et Liza n’est pas un décor narratif, elle est la matière même du film. Tout passe par elle, les élans, les colères, les silences, les maladresses, les premiers émois amoureux qui viennent troubler sans jamais dissoudre ce lien fondateur. Le film choisit de replacer l’amitié au centre, avant le couple, avant les schémas attendus, et c’est là que réside sa force politique et sensible.

L’adolescence y est montrée dans ce qu’elle a de plus brut, de plus sincère, sans ironie ni condescendance. Les corps cherchent leur place, les regards hésitent, les mots manquent parfois, mais l’intensité est toujours là, vibrante. Les premiers amours apparaissent comme des forces centrifuges, attirantes et déstabilisantes, capables de fissurer l’équilibre sans l’anéantir totalement. Charlotte découvre le trouble de son désir dans une époque où ces questions se vivent souvent dans la solitude, tandis que Liza projette ses sentiments avec une naïveté assumée, presque enfantine. Rien n’est jugé, tout est accueilli comme une expérience fondatrice.

Le film refuse la hiérarchie habituelle entre amour et amitié. Ici, l’amitié est un refuge, un espace de projection commune, un lieu où l’on peut rêver à deux, se promettre l’avenir, se raconter autrement. Cette relation devient un rempart contre la violence du réel, contre la peur de grandir seule. La mise en scène épouse cette logique, en privilégiant les sensations, les gestes, les regards, plutôt que les grandes démonstrations. L’adolescence est montrée comme un moment de pure intensité, où l’on vit tout à fond, sans filtre, avec la conviction que rien ne pourra jamais se terminer. C’est précisément cette croyance qui rend la perte et la séparation si bouleversantes, et qui donne au film sa résonance durable.


Faire revivre l’énergie d’une époque, celle des années 90′, « Smells Like Teen Spirit »

Le film ne cherche pas la reconstitution muséale des années 90, mais leur sensation intime. L’époque est là dans les matières, la lumière, les corps, les références musicales qui traversent le récit comme des battements de cœur. Nirvana, Niagara, la pop et le rock de l’époque irriguent le film sans jamais l’écraser, créant un climat où l’énergie adolescente se confond avec un sentiment de liberté encore possible. L’expression « Smells Like Teen Spirit » n’est pas un slogan, mais un état d’esprit, celui d’une jeunesse qui oscille entre rage douce, mélancolie et désir d’absolu.

La caméra capte cette vibration particulière, entre insouciance et gravité diffuse. Le sud de la France devient un écrin lumineux, presque irréel, où les souvenirs semblent déjà se former au moment même où ils sont vécus. La musique originale de Calypso Valois prolonge cette impression, mêlant mélodies entêtantes et fragilité assumée, comme un écho contemporain à cette décennie charnière. Le film réussit ainsi à faire revivre une époque non comme un décor nostalgique, mais comme une énergie persistante, un souffle adolescent qui continue de hanter celles et ceux qui l’ont traversée sans jamais vraiment la quitter.

Poétisation de la mort, le film plante un romantisme diffus, quelque part entre les années 80 et les années 90, avec Niagara et Nirvana au cœur d’un récit initiatique profondément touchant, où l’amitié, la vraie, celle qu’on ne montre pas assez au cinéma, s’impose comme un fil émotionnel essentiel.
C’est une belle surprise que ce long métrage de Caroline Deruas Peano, porté par une sensibilité assumée. On note au générique la participation de Calypso Valois, qui donne vie à des mélodies et des textes à la fois drôles et tranchants. Le trouble naît aussi de la fragilité et de la douceur de Louiza Aura dans le rôle de Liza, tandis que Lena Garrel incarne une héroïne romantique à contre-courant, trop fidèle, trop en phase avec son amie, incapable d’abandonner ses promesses.

Quand l’amitié dépasse tout

Dans Les Immortelles, l’amitié n’est ni un décor ni une étape transitoire, elle est un socle, une force qui précède tout le reste et qui survit même à l’irréparable. Le film s’ancre dans un drame fondateur qui vient rompre l’élan adolescent et oblige Charlotte à avancer seule, chargée de rêves qui n’étaient pas faits pour être portés en solitaire. Cette rupture n’est pas une simple distance affective, elle est définitive, structurante, et fait basculer le récit dans une réflexion intime sur la perte et la fidélité. La mort, jamais traitée comme un choc frontal ou un ressort mélodramatique, devient une présence diffuse, presque souterraine, qui imprègne chaque geste, chaque souvenir, chaque silence. Caroline Deruas Peano inscrit ainsi son film dans une poétisation du deuil, où l’amitié devient un refuge contre l’effacement, un moyen de retenir les fantômes et de continuer à dialoguer avec l’absente, malgré le passage du temps.

Cette volonté de lutter contre la disparition passe par la trace, essentielle dans le film. La musique, le caméscope, les images enregistrées à la hâte, tout participe d’un même désir adolescent, celui de fixer l’instant avant qu’il ne s’échappe. Grandir au début des années 90, dans une province baignée de lumière mais limitée dans ses horizons, renforce ce besoin de conserver, de documenter sa jeunesse, comme si l’on pressentait déjà qu’elle ne durerait pas. Le rêve de Paris agit alors comme une projection vitale, un ailleurs fantasmé où l’on pourrait enfin vivre pleinement, aimer librement, créer sans entrave. Dans ce contexte, l’éveil du désir de Charlotte prend une dimension plus solitaire encore, marquée par une époque où les questionnements queer se vivaient souvent dans le silence. Face à cela, le film revendique un geste clair et politique, replacer l’amitié au-dessus du couple, avant la famille, comme un choix existentiel et non un manque. Autour des deux héroïnes, les figures adultes non parentales, enseignants bienveillants et passeurs discrets, accompagnent sans diriger, laissant l’amitié tracer seule son chemin. Les Immortelles affirme alors une idée rare au cinéma, quand l’amitié dépasse tout, elle devient une manière de survivre, d’aimer encore, et de continuer à avancer malgré l’absence.

Avec Les Immortelles, Caroline Deruas Peano revendique un cinéma du souvenir, né d’une amitié adolescente interrompue trop tôt. Le film s’inscrit dans un désir assumé de poétiser le réel, de brouiller les frontières entre mémoire, rêve et présent, afin de rendre hommage à une relation fondatrice et à ce qu’elle continue de produire bien après la disparition. L’intention n’est jamais illustrative, mais sensorielle, faire ressentir ce moment de la vie où tout est vécu au premier degré, où l’amitié devient un refuge absolu face à la brutalité du monde adulte. Le choix de Lena Garrel pour incarner Charlotte s’impose comme une évidence intime et artistique, sa présence mêlant retenue, fidélité et intensité silencieuse. Face à elle, Louiza Aura apporte à Liza une énergie solaire et une fragilité vibrante, donnant corps à une complémentarité essentielle, celle de deux êtres liés par une promesse qui dépasse le temps, la séparation et l’absence.

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Note : 5 sur 5.

11 février 2026 en salle | 1h 29min | Drame
De Caroline Deruas Peano | 
Par Caroline Deruas Peano, Jihane Chouaib
Avec Lena Garrel, Louiza Aura, Emmanuelle Béart


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