Dans Christy and His Brother, Brendan Canty signe un premier long métrage d’une rare justesse, à hauteur d’adolescent, qui observe la jeunesse irlandaise sans filtre ni misérabilisme. Un film pudique et profondément humain, où la tendresse se fraye un chemin au milieu des silences, des colères rentrées et des lendemains incertains.
Christy, 17 ans, est expulsé de sa famille d’accueil et contraint de rejoindre Shane, son demi-frère, jeune père déjà débordé par ses propres responsabilités. Le choc est rude. Christy, interprété avec une fragilité désarmante par Danny Power, débarque dans un foyer où il n’est ni vraiment attendu ni totalement rejeté. Shane, campé par Diarmuid Noyes, tente de maintenir un équilibre précaire entre son rôle de frère, de compagnon et de père. Autour d’eux gravitent Stacey, Leona, Pauline et une bande de jeunes du quartier de Cork, figures secondaires essentielles, jamais décoratives, qui dessinent une communauté vivante, imparfaite et solidaire.
La jeunesse perdue dans un monde dans lequel ses rêves sont anesthésiés par la réalité sociale
Ce que raconte Christy and His Brother, au-delà de son récit initiatique, c’est l’épuisement précoce d’une jeunesse à qui l’on demande trop, trop tôt. Christy n’a pas le luxe de l’insouciance. À 17 ans, il porte déjà le poids des placements, des abandons successifs et d’une identité fragmentée. Le film montre avec une grande délicatesse comment les rêves ne disparaissent pas frontalement, mais s’anesthésient, lentement, au contact d’une réalité sociale étroite. Ici, les aspirations ne sont pas interdites, elles sont simplement perçues comme irréalistes, presque indécentes.
Brendan Canty filme Cork comme un personnage à part entière, un espace à la fois protecteur et limitant. Les collines, les quartiers populaires, les intérieurs modestes deviennent les témoins silencieux d’une jeunesse coincée entre loyauté communautaire et désir d’émancipation. Christy veut appartenir, mais aussi s’extraire. Cette tension traverse chaque scène. Même entouré, il reste souvent seul, comme suspendu entre deux mondes. Le film touche juste parce qu’il ne romantise jamais la précarité. Il montre comment les obligations sociales, familiales et économiques écrasent les élans intimes, sans grands discours, par accumulation de petits renoncements.
La coiffure, motif central du film, devient alors un acte de résistance douce. Apprendre à couper les cheveux, c’est reprendre la maîtrise d’un geste, d’un avenir possible, mais également renouer avec la mémoire maternelle. Face à lui, Shane incarne une autre forme de renoncement. Il a survécu, s’est rangé, mais au prix d’une fermeture émotionnelle. Le film met en miroir deux trajectoires : l’une encore ouverte, fragile, l’autre déjà cabossée par le réel. Leur relation n’est jamais idéalisée. Elle est faite de maladresses, de non-dits, de silences lourds, mais aussi d’une tendresse brute qui affleure sans jamais se dire frontalement. Canty parle ici d’une jeunesse empêchée, non par manque de talent ou d’envie, plutôt par l’absence de projection collective.

Take Me to Church de Hozier – Pilier de la Pop Culture et autres anecdotes sur le film
Il est impossible d’évoquer Christy and His Brother sans revenir sur le parcours de Brendan Canty, révélé au grand public par la réalisation du clip Take Me to Church de Hozier. Ce clip, devenu phénomène mondial, portait déjà en lui les thèmes qui irriguent le film : la marginalité, la violence sociale, la dignité des corps et des visages. Canty y filmait l’exclusion avec une intensité presque sacrée, sans jamais perdre de vue l’humain. On retrouve cette aptitude et ce regard dans le long métrage, cette fougue et ce respect pour ces jeunes en pleine dérive.
Cette expérience n’est pas un simple fait d’armes dans sa carrière. Elle éclaire son regard. Dans le film, on retrouve cette même capacité à capter la vulnérabilité masculine, à filmer des corps jeunes déjà marqués, et à transformer la colère en émotion contenue. Comme dans Take Me to Church, la mise en scène refuse l’esbroufe. Elle cherche l’impact par la retenue. Le passage du clip au long métrage n’a rien d’anecdotique. Il traduit une continuité artistique, celle d’un cinéaste qui s’intéresse moins aux récits spectaculaires qu’aux fractures invisibles, et qui fait du cinéma un espace de réparation possible.
De même, la construction de Christy and His Brother repose sur une matière profondément vécue, presque organique, nourrie par des anecdotes qui ne sont jamais décoratives, mais fondatrices. Brendan Canty et Alan O’Gorman se connaissent depuis l’enfance et ont grandi dans le même quartier populaire de Cork. Cette histoire commune irrigue tout le film et explique cette justesse de ton, cette absence totale de regard surplombant. Le projet naît d’un souvenir très précis, celui d’une bonfire night à Knocknaheeny, où le cinéaste découvre une jeunesse généreuse, soudée, mais déjà enfermée dans un horizon social étroit. Ce décalage entre la richesse humaine et la pauvreté des possibles devient le cœur battant du récit. Le passage du court au long métrage ne répond pas à une logique industrielle, mais à une nécessité intime : approfondir un visage, un quartier, un sentiment d’appartenance fragile. En s’appuyant sur les jeunes du Kabin Studio et en écrivant les dialogues à partir de leurs voix réelles, le scénario épouse la réalité sans jamais la figer ni la folkloriser.
Cette méthode se prolonge jusque dans le tournage et le jeu. Le choix de Knocknaheeny n’est pas esthétique, il est profondément politique. Filmer là où les acteurs vivent, faire de Cork un personnage à part entière, c’est refuser toute forme d’exotisme social. La préparation de Danny Power, apprenant la coiffure sur le tas pendant deux ans, s’inscrit pleinement dans cette éthique du réel. Chaque geste, chaque coupe, devient un acte de reconstruction intime. Le film se fabrique ainsi par strates successives, entre mémoire collective et trajectoires individuelles, jusqu’à trouver sa forme définitive. Même la présence de Yann Demange à la production relève de cette logique d’accompagnement discret et de transmission. Christy and His Brother ne se présente jamais comme un premier film démonstratif, mais comme une œuvre patiemment façonnée par le temps, les rencontres et une fidélité rare à celles et ceux dont elle raconte l’histoire.
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21 janvier 2026 en salle | 1h 34min | Drame
De Brendan Canty |
Par Alan O’Gorman
Avec Danny Power, Diarmuid Noyes, Emma Willis
Titre original Christy
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