Dans Imperial Princess, Virgil Vernier capte l’errance intime d’une jeunesse suspendue entre luxe, peur et illusion de liberté. À Monaco, une jeune femme russe se filme, observe, doute, et transforme son quotidien en journal existentiel, fragile et politique.
Imperial Princess suit Iulia, jeune femme russe vivant seule à Monaco depuis le départ précipité de ses parents, contraints de rentrer en Russie après les sanctions internationales. Elle ne va plus en cours, coupe peu à peu les liens avec toute structure sociale stable et se replie sur elle-même. Le film épouse la forme d’un journal vidéo, filmé au smartphone, où elle se met en scène, se confie, se rassure autant qu’elle se menace. Iulia se pense libre, indépendante, mais vit sous une tension constante. Elle craint d’être contrainte de retourner en Russie, d’y perdre ce qu’elle associe à une liberté occidentale. Autour d’elle, Monaco devient un décor paradoxal : opulence, vitesse, fêtes, mais aussi enfermement et solitude. Le personnage principal n’est pas héroïsé, il est observé dans ses contradictions, ses peurs, ses silences. Virgil Vernier filme une présence plus qu’un rôle, un état plus qu’une trajectoire classique.
Le contexte historique et social, la Russie entre rêve d’Occident et contrôle autoritaire.
Le film s’inscrit dans un contexte géopolitique précis : l’après-invasion de l’Ukraine et ses conséquences directes sur les ressortissants russes installés en Europe occidentale. Les sanctions économiques provoquent des retours forcés, des exils inversés, et une peur diffuse chez celles et ceux qui ont goûté à une autre forme de liberté. Pour une partie de la jeunesse russe, l’Occident représente moins un projet politique qu’un imaginaire : celui d’un espace où l’individu prime, où le corps, le désir et l’argent circulent sans contrainte visible. Mais ce rêve se fissure. Le contrôle autoritaire du pays d’origine continue de peser à distance, comme une menace administrative, symbolique et intime.
Dans Imperial Princess, la Russie n’est jamais filmée, mais elle est omniprésente comme horizon anxiogène. Le film montre comment le pouvoir s’exerce aussi par anticipation, par peur intériorisée. Monaco, vitrine du capitalisme mondialisé, devient le miroir inversé de ce contrôle : tout y semble permis, mais rien n’y est réellement choisi. Le cinéaste capte cette zone grise où l’idéologie se dissout dans le confort, et où la liberté devient un état fragile, conditionnel, toujours révocable.
Un film témoin d’une génération et d’un faux-semblant de bonheur
Virgil Vernier avec Iulia Perminova signe un nouveau film sur le réel, un peu comme son précédent film où l’on confronte les désirs d’une jeunesse face à une réalité économique.
L’actrice incarne un personnage nommé Julia, se filme en mode journal vidéo et nous fait plonger dans son questionnement sur la vie, le bonheur, la liberté, également l’amour. Une jeune femme qui attend, qui refuse de quitter Monaco, dernier symbole de son passé festif et sans limite financière… Elle reste enfermée dans une prison dorée. Ici, la paranoïa est son quotidien : elle craint d’être menée de force en Russie. Rester à Monaco, même en cessant ses études, incarne le symbole de l’opposition à une oppression du gouvernement de son pays. Elle ne comprend pas ses compatriotes qui retournent au pays et abandonnent une liberté occidentale.
Ce que le film révèle en creux, c’est l’épuisement d’un modèle de bonheur fondé sur la consommation, l’image et l’instantané. Julia incarne une génération qui confond sécurité matérielle et émancipation réelle, qui transforme la liberté en décor plutôt qu’en choix actif. Le journal vidéo devient alors un outil de survie, mais aussi un enfermement supplémentaire, un miroir sans issue. Le réalisateur, à travers les images filmées par son sujet-lui-même, dévoile cette jeunesse sans la juger, mais sans l’absoudre : on enregistre l’attente, l’inaction, la peur de perdre un confort devenu identitaire. Le faux-semblant de bonheur tient à cette contradiction fondamentale : tout semble possible, mais rien ne se transforme. Le film agit ainsi comme un document sensible sur une génération suspendue, incapable de renoncer, pourtant incapable aussi de s’engager pleinement.

Le paradoxe de la jeunesse à travers le regard du réalisateur
Virgil Vernier transpose la jeunesse en proie au paradoxe de la liberté : son prix, ses illusions et l’oppression quotidienne pour continuer d’être libre.
Cette phrase résume toute la démarche du film. Le cinéaste ne filme pas une révolte, mais une fatigue. La liberté n’est pas ici un acquis, mais une charge mentale permanente. Pour rester libre, il faut se méfier, anticiper, se justifier, parfois se figer. Le cinéaste observe comment cette pression constante vide la liberté de sa substance, jusqu’à la transformer en simple posture. La jeunesse qu’il montre n’est ni héroïque ni cynique : elle est lucide, mais paralysée. Le regard du réalisateur reste à distance, presque clinique, refusant tout pathos inutile. Il laisse le spectateur face à un constat dérangeant : vivre libre dans un monde instable demande une énergie que beaucoup n’ont plus. Imperial Princess devient alors moins le portrait d’un personnage que celui d’un état générationnel, fragile, anxieux, et profondément contradictoire.
Où s’arrête le réel, où commence la fiction
Dans le film, on joue volontairement sur une zone de trouble entre réalité et fiction, en confiant à Iulia Perminova un rôle qui porte presque son propre prénom. Ce choix n’est ni un hasard ni un simple effet de style. Le film adopte la forme d’un journal vidéo où la protagoniste se filme elle-même, avec un dispositif minimal, proche de l’autoportrait. La frontière devient alors poreuse entre ce que l’actrice est, ce qu’elle montre, et ce que le film reconstruit. Le réalisateur ne cherche jamais à trancher. Il capte une présence, un état, une manière d’être au monde, plutôt qu’un personnage écrit au sens classique. La part de fiction se loge dans le cadre, le montage, le regard du cinéaste, tandis que le réel affleure dans les silences, les hésitations, les gestes non joués. Cette ambiguïté est au cœur du film. Elle renforce l’impression de vérité tout en rappelant que toute image, même intime, reste une mise en scène. Le film devient ainsi un espace hybride, où l’actrice prête son corps et sa voix à une figure qui lui ressemble, sans jamais se confondre totalement avec elle.
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21 janvier 2026 en salle | 0h 48min | Drame
De Virgil Vernier |
Par Virgil Vernier
Avec Iulia Perminova
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