Kika d’Alexe Poukine explore la survie émotionnelle d’une femme face à la perte, à la précarité et au désir. Entre soin et domination, le film révèle la puissance du corps, du deuil et du plaisir comme outils de reconstruction intime et de liberté intérieure.
Avec Kika, Alexe Poukine signe un film d’une rare justesse sur la survie émotionnelle et matérielle. En pleine grossesse, Kika perd brutalement son compagnon et se retrouve confrontée à la précarité. Entre solitude, besoin d’argent et désir de continuer à vivre, elle s’invente un nouveau rôle : celui d’une dominatrice. Sans jamais céder au pathos, le film explore la frontière entre le soin et la domination, la douleur et le pouvoir, la perte et la reconquête de soi. À travers son héroïne, la réalisatrice interroge la place des femmes, le poids du regard social et la manière dont la vulnérabilité peut devenir une forme de résistance.
La vie de la joie aux larmes
Kika, jeune assistante sociale enceinte, voit sa vie basculer après la mort soudaine de son compagnon. Désemparée, sans ressources, elle doit subvenir à ses besoins tout en affrontant son chagrin. En cherchant à reprendre pied, elle se tourne vers un univers inattendu : celui du travail du sexe, et plus précisément de la domination. Loin des clichés, Kika découvre une nouvelle manière de s’affirmer, de reprendre le contrôle de son corps et de ses émotions. Manon Clavel incarne avec une intensité lumineuse cette femme en lutte contre la chute. Autour d’elle gravitent Makita Samba, Anaël Snoek et Thomas Coumans, figures d’une humanité bancale, blessée, mais profondément vivante. Le film oscille entre drame intime et chronique sociale, tissant une comédie dramatique où les rires et les larmes cohabitent dans une sincérité désarmante.
Le plaisir, le désir et l’interdit
Sous ses airs de drame social, Kika est avant tout une exploration du plaisir et du désir comme territoires de réappropriation. Alexe Poukine y met en scène une femme qui découvre que le contrôle, même feint, peut devenir une arme de survie. Là où la société attend qu’une femme blessée se replie, Kika s’invente une autre voie : celle du pouvoir assumé. Le film renverse les codes du regard masculin pour proposer un point de vue rare, où la sensualité devient outil d’émancipation. Dans le rôle de dominatrice, Kika apprend à négocier, à écouter, à poser ses limites : un apprentissage paradoxal où la soumission des autres révèle sa propre fragilité.
La cinéaste filme ce glissement sans voyeurisme, refusant toute esthétique du sordide. Le corps n’est jamais réduit à un instrument, il devient langage. Chaque scène de domination s’impose comme un rituel du soin inversé, une façon de toucher la douleur sans s’y noyer. La réalisatrice, issue du documentaire, conserve une précision quasi ethnographique : elle montre la tendresse et le respect que certaines dominatrices éprouvent pour leurs clients, révélant une humanité insoupçonnée dans ces espaces codifiés. Le film évoque aussi le poids des institutions, la violence d’un système qui use ceux qui prennent soin. Kika passe de l’assistanat social au BDSM, deux univers où l’on soulage la souffrance des autres, souvent au prix de la sienne.
Le désir, ici, n’est pas une pulsion, mais une énergie vitale, un moteur de résilience. Dans son rapport aux hommes, Kika n’est ni victime ni héroïne : elle expérimente, se trompe, avance, recule. C’est une femme en mouvement, cherchant à guérir par le contact. Kika aborde frontalement la question du deuil : quand tout s’effondre, comment continuer à vivre ? En transformant le manque en geste créatif, le film dépasse la douleur pour atteindre une forme de réconciliation. Dans les dernières scènes, la protagoniste s’autorise enfin à pleurer : moment de catharsis, où le pouvoir laisse place à la vulnérabilité.
Le film devient alors un hymne à la complexité du féminin : la mère, la travailleuse, l’amante, l’amie. Aucun de ces rôles ne suffit à définir Kika, qui les traverse tous pour retrouver la liberté d’exister. En filmant la fragilité comme une force, Alexe Poukine signe une œuvre vibrante sur la consolation, la dignité et la réinvention de soi.

Le film est une belle fable sur la vie : ses joies, ses tristesses et la difficulté à faire face à la perte.
Chaque élément a son importance comme la construction d’une relation après avoir passé du temps dans des chambres à l’heure ; cela intensifie les sens et les émotions, car nous sommes focalisés par une durée et des limites qui renforcent l’impacte psychologique. Il y a une forme d’interdit et de compartimentation dans un lieu précis « un temps parfait et à nous ». Un effet de rendez-vous créant une forme d’attente et d’espérance, comme la petite cigarette que l’on fumait en cachette durant l’adolescence !
Ce qui est beau dans la réalisation du film, c’est la manière de filmer les éclats de bonheurs, mais, on a une forme de mélancolie qui plane, comme si la joie était toujours accompagnée de son malheur. Un prix à payer pour avoir été trop heureux ou gourmand. Le récit arrive à mettre en perspective les déambulations d’une âme brisée qui se questionne sur son avenir. Faire des choix, trouver les moyens de s’en sortir. Avec comme phrase forte « Refuser de souffrir, c’est refuser de vivre ».
Côté interprétation, on saluera l’actrice Manon Clavel, qui incarne avec justesse les nuances de la peine et du deuil. Lorsqu’elle devient cette autre personne pour gagner sa vie, elle adopte une nouvelle posture. Son port de tête est digne d’une danseuse étoile, qui avance avec grâce. Ici, le quotidien devient une scène immense et il est difficile de savoir quand le rideau se fermera pour nous offrir un temps de pause !
Kika ne se contente pas d’observer la douleur, elle la transcende. Le film nous rappelle que la vie n’est pas faite d’oppositions, mais de passages : entre amour et perte, entre rire et désespoir, entre contrôle et abandon. Alexe Poukine y trouve un équilibre d’une justesse rare, filmant la lumière même dans la fêlure. Kika touche par sa sincérité, sa pudeur et la beauté de son regard sur les femmes d’aujourd’hui, capables de réinventer leur monde dans les ruines du passé. Portée par Manon Clavel, bouleversante de justesse, cette œuvre sensible et audacieuse fait de la vulnérabilité un acte de courage. À la croisée du drame et du désir, Kika s’impose comme une ode à la liberté intérieure et au droit de se relever, même quand tout semble perdu.
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12 novembre 2025 en salle | 1h 50min | Drame
De Alexe Poukine |
Par Alexe Poukine, Thomas Van Zuylen
Avec Manon Clavel, Ethelle Gonzalez Lardued, Makita Samba
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Une réflexion sur “Kika, récit d’un parcours de vie fracassé d’une héroïne ordinaire”