Une styliste au sommet de sa carrière bascule dans un trouble intérieur après un geste inexplicable. Entre silence, peur de l’eau et souvenirs enfouis, Las Corrientes explore la dérive intime d’une femme confrontée à ce qu’elle fuit depuis toujours.
Lina (Isabel Aimé González-Sola) est une styliste argentine de 34 ans, reconnue dans son milieu. Lors d’un séjour en Suisse pour recevoir un prix prestigieux, elle se jette soudainement dans un fleuve sans raison apparente. De retour à Buenos Aires, elle garde le silence sur cet événement et reprend sa vie comme si rien ne s’était passé. Pourtant quelque chose s’est brisé. Une peur de l’eau s’installe progressivement et perturbe son quotidien. Autour d’elle gravitent son mari, sa fille et plusieurs figures féminines de son entourage, mais Lina reste enfermée dans un mutisme presque total. Elle évite toute confrontation, comme si sa vie s’était figée dans un temps suspendu. Ce trouble intérieur réveille peu à peu un passé enfoui et une identité qu’elle avait tenté de fuir en se réinventant.
Une tension et une ambiance entre romantisme, contemplation, une crise existentielle.
Dans Las Corrientes, Milagros Mumenthaler construit une atmosphère singulière où la tension psychologique naît moins des événements que de la manière dont le personnage se dérobe au monde. Lina traverse le film presque sans parler. Son silence devient une matière dramatique, une façon d’éviter toute confrontation directe avec ce qui l’habite. Pendant une grande partie du récit, elle semble observer sa propre vie à distance, comme si elle glissait en permanence au bord d’un précipice intérieur.
Ce mouvement d’évitement se manifeste notamment dans son rapport à l’eau. Le fleuve, lieu du geste initial, devient un espace ambigu. Lina y éprouve à la fois une fascination et une peur profonde. L’eau représente une promesse d’abandon, presque une tentation de disparition, mais aussi un vertige qui la ramène brutalement à la vie. Dans ces moments d’immersion, l’ivresse des profondeurs se mêle à l’image persistante de sa fille. Ce souvenir agit comme une ancre fragile qui la retient au monde et la détourne de l’idée de disparaître.
La mise en scène entretient constamment cette ambivalence. Le personnage avance dans un état de dérive émotionnelle où la contemplation du quotidien se mêle à une crise existentielle diffuse. Lina semble suspendue entre deux forces contraires. D’un côté, une aspiration romantique à s’élever au-dessus des normes sociales, à ressentir plus intensément le monde. De l’autre, une chute lente provoquée par le poids des attentes et par un passé qu’elle croyait avoir effacé.

Le romantisme, ici, ne prend pas la forme d’un élan héroïque mais d’un manque. Lina tente d’être une épouse, une mère, une professionnelle accomplie, en cochant les cases imposées par la société. Pourtant ces rôles ne comblent pas le vide qui la traverse. Ce décalage crée une tension constante entre le monde extérieur et la vie intérieure du personnage. Plus elle cherche à maintenir l’équilibre, plus la fissure devient visible.
C’est dans cet espace de fragilité que le film installe sa véritable dramaturgie. Lina avance sans comprendre entièrement ce qui lui arrive, habitant un trouble qu’elle refuse d’analyser ou de rationaliser. Le récit accompagne cette dérive avec une lenteur contemplative, laissant émerger un portrait profondément ambivalent. Entre désir de fuite et attachement au monde, Lina incarne une figure romantique contemporaine, celle d’une femme qui cherche à se sentir vivante, quitte à s’approcher dangereusement du point de rupture.
Notre avis en quelques mots
Impression que les pensées s’envolent vers l’univers et de se voir en double. Dissociation ? Le film est intense et très singulier dans le bon sens du terme. On entre dans une forme de tourbillon où l’on cherche à comprendre l’origine des soucis de l’héroïne. La spatiophobie et l’ensemble des troubles, la mère de l’héroïne, Cata, vit recluse de la société. Elle lui a transmis une forme de peur héréditaire et toute sa vie semble avoir été codifiée ? Dévoiler la pathologie de sa mère vient confirmer les théories presque un peu poétiques que le spectateur avait construites, c’est comme une forme de validation pour fermer le récit qui en lui-même se suffisait. C’est dommage en soi, car laisser en suspens aurait été parfait et le récit dans sa globalité joue sur ce flottement, ce désir étrange d’être entre deux états, deux phases ou instances.
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18 mars 2026 en salle | 1h 40min | Drame
De Milagros Mumenthaler |
Par Milagros Mumenthaler
Avec Isabel Aimé Gonzalez Sola, Esteban Bigliardi, Claudia Sanchez
Quelques infos en plus — Un film né d’une expérience personnelle
Le point de départ de Las Corrientes naît d’une expérience personnelle de Milagros Mumenthaler liée à la ville de Genève. La cinéaste y a vécu lorsque sa famille s’est exilée en Suisse durant la dictature militaire en Argentine. Cette mémoire intime s’est mêlée à une lecture déterminante, celle du livre The Shaking Woman de Siri Hustvedt. Dans cet ouvrage, l’autrice raconte un moment étrange où son corps se met soudain à trembler lors d’une conférence, tandis que son esprit continue de parler normalement. Cette dissociation entre le corps et l’esprit a profondément marqué la réalisatrice. À partir de cette idée s’est progressivement construit le personnage de Lina, une femme dont le comportement demeure énigmatique, incapable d’expliquer elle-même ce qui lui arrive. Le film est né de cette interrogation : comment représenter à l’écran un trouble intérieur qui n’offre jamais de réponse définitive.
Une actrice qui ne soit pas trop identifiée par le public.
Pour incarner Lina, Milagros Mumenthaler recherchait une actrice d’environ trente-cinq ans capable de dégager une assurance apparente tout en conservant une part de mystère. La cinéaste souhaitait éviter une comédienne trop identifiée par le public, dont la personnalité aurait pu influencer la perception du personnage. Le casting s’est donc orienté vers des actrices argentines vivant à l’étranger. C’est ainsi qu’est apparue Isabel Aimé González-Sola, originaire de Mendoza et installée en France depuis ses dix-huit ans. Elle y a travaillé comme fille au pair avant de suivre une formation théâtrale à l’École supérieure d’art dramatique du Théâtre national de Strasbourg. Actrice de scène expérimentée, elle possède une présence énigmatique qui correspondait exactement à l’image du personnage. Les répétitions ont été longues et approfondies, la réalisatrice aimant travailler étroitement avec ses interprètes afin de construire progressivement le personnage avec elles. Malgré des différences marquées avec Lina, Isabel Aimé González-Sola partage avec elle une dimension mystérieuse qui donne toute sa force au rôle.
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