Deux femmes et quelques hommes, désir, vertige et mirage de liberté


Deux voisines de palier, deux solitudes contemporaines, deux corps à bout de souffle. Avec Deux femmes et quelques hommes, Chloé Robichaud observe le couple, le désir et l’ennui sans juger, en laissant affleurer une question simple et dérangeante : faut-il tout faire exploser pour se sentir vivante ?

Florence (Karine Gonthier-Hyndman) est en arrêt de travail, sous antidépresseurs, comme anesthésiée à sa propre vie. Elle n’éprouve plus rien, ni dans son couple ni dans son corps. Violette (Laurence Leboeuf), sa voisine, est en congé maternité. Elle est à fleur de peau, épuisée par la pression de l’allaitement, par la solitude du post-partum, par un mari absent, Benoît (Félix Moati), déjà happé ailleurs. Leur rencontre agit comme un révélateur. David (Mani Soleymanlou), figure plus virile qu’il n’y paraît, devient pour Florence un miroir tactile, un moyen de ressentir à nouveau. Éli (Juliette Gariépy), maîtresse paradoxalement la plus honnête, incarne un contrepoint inattendu. À travers ces trajectoires croisées, le film ausculte le couple contemporain, ses mensonges feutrés, ses frustrations ordinaires, et cette tentation de rupture qui surgit quand le désir ne circule plus.

Laurence Leboeuf © Les Alchimistes

Théories autour de la polygamie, polyamour et monogamie.

Le film ne plaide pas. Il observe. Il expose. À travers la lecture de l’essai de Catherine Dorion, on observe la question du polyamour, qui surgit comme une hypothèse, pas comme un manifeste. Il ne s’agit ni d’idéaliser l’infidélité, ni de glorifier la polygamie, encore moins de présenter le polyamour comme une solution universelle. Il s’agit d’interroger le cadre.

La monogamie apparaît ici comme une structure héritée, socialement stabilisatrice, mais parfois étouffante lorsque le dialogue se rompt. Florence cherche d’abord un contact physique, presque primaire, une preuve qu’elle est encore vivante. Ce n’est pas la transgression qui la motive, c’est la sensation. Violette, elle, cherche à être désirée, regardée, reconnue dans son imaginaire romantique. Le film montre que derrière l’acte sexuel se cache autre chose, une quête d’existence.

Le polyamour, dans cette perspective, ouvre un champ théorique. Il propose d’autres modèles, d’autres négociations possibles du couple. Montréal en débat plus librement que d’autres territoires, mais les tabous demeurent. Le film rappelle une évidence que beaucoup refusent d’admettre, tous les modèles ne conviennent pas à tous les individus. Certains couples se reconstruisent par la séparation. D’autres par la redéfinition des règles. D’autres encore par le maintien du cadre.

La force du film est de ne pas conclure. Florence part, la larme à l’œil. Violette reste, sans certitude. Le happy-end n’est pas un feu d’artifice, c’est une évolution intérieure. La liberté sexuelle ne résout pas tout. Elle peut même révéler des fractures plus profondes. Le désir, lorsqu’on cesse de l’écouter, devient une corneille insistante. Lorsqu’on l’écoute, il ne garantit pas le bonheur, mais il redonne une cohérence intime.

Le polyamour pour fonctionner, se doit de reposer sur la confiance et la communication. Il est nécessaire d’instaurer des règles et des interdits. Ici, ce n’est pas le cas, chacun agit dans le dos de l’autre et quand l’autre s’aperçoit de la vie cachée de sa moitié, il ne la tolère pas. Le film arrive à montrer les limites et les conséquences. Quand le polyamour n’est pas instauré à deux, dans ce cas cela devient de la tromperie. Chloé Robichaud ne condamne ni ne glorifie aucun modèle. Elle observe ce moment précis où l’ouverture proclamée se heurte à l’ego, à la jalousie, à la peur de perdre sa place. Le discours sur la liberté amoureuse paraît moderne, presque théorique, nourri par les réflexions autour du couple contemporain, mais la pratique dévoile autre chose. Partager suppose une solidité intérieure, une parole claire, un consentement renouvelé. Ici, chacun avance masqué, persuadé de pouvoir dissocier désir et loyauté. Lorsque la vérité surgit, ce n’est pas la modernité qui domine, c’est la blessure. Le film montre ainsi que le polyamour mal assumé ne révèle pas une avancée, mais notre difficulté profonde à accepter que l’autre ne nous appartienne pas.

Une adaptation d’un classique du cinéma québecois.

Chloé Robichaud s’empare d’un monument du cinéma québécois, Deux femmes en or de Claude Fournier, immense succès populaire de 1970, souvent jugé voyeuriste à sa sortie. Avec Catherine Léger, autrice de la pièce adaptée, elle choisit de relire ce matériau avec les lunettes d’aujourd’hui, sans effacer son héritage érotico-burlesque. Le tournage en 35 mm, les références visuelles aux années 60 et 70, les couleurs assumées, tout concourt à créer un dialogue entre passé et présent. La question est simple : le sort des femmes a-t-il réellement changé en cinquante ans ?

Le projet a mûri plusieurs années, le temps de trouver son financement et son ton. L’écriture affine les dialogues, mêlant trivialité quotidienne et portée sociologique. Le montage, travaillé en partie par la réalisatrice elle-même avec Matthieu Bouchard, cherche le déséquilibre juste, cette légère maladresse qui crée la fraîcheur.

La présence de Félix Moati apporte un pont naturel vers la France. Son Benoît, à la fois fautif et presque attendrissant, évite la caricature du mari détestable. Il incarne la transgression sans devenir repoussoir. Ce casting franco-québécois donne au film une circulation plus large, tout en conservant son ancrage culturel.

Deux femmes et quelques hommes n’est pas une provocation gratuite. C’est une comédie de mœurs qui questionne, avec humour et lucidité, ce que l’on appelle encore le couple moderne.
Un film aussi drôle que tristement vrai. Nous montrant comment on en vient à se faire du mal en cherchant souvent à ressentir des émotions qui nous semblaient impossibles à revivre à cause des routines du quotidien. Le casting est bien trouvé et chaque personnage apporte un peu dans la réflexion du couple heureux ou la monogamie. Doit-on sentir l’autre nous quitter pour prendre conscience du bonheur jadis ?

_________

Note : 4.5 sur 5.

4 mars 2026 en salle | 1h 40min | Comédie
De Chloé Robichaud | 
Par Catherine Léger
Avec Laurence Leboeuf, Karine Gonthier-Hyndman, Félix Moati
Titre original Deux femmes en or


En savoir plus sur Direct-Actu.fr le blogzine de la culture pop et alternative

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Un commentaire ça aide toujours !