Avec Maigret et le mort amoureux, Pascal Bonitzer adapte Simenon en déplaçant l’enquête au début des années 2000. Un polar feutré, mélancolique, où la mort révèle des passions anciennes et un monde aristocratique figé, au bord de l’extinction.
Le commissaire Maigret (Denis Podalydès) est appelé au Quai d’Orsay après l’assassinat de Monsieur Berthier-Lagès, ancien ambassadeur. L’enquête révèle une correspondance amoureuse secrète entretenue durant cinquante ans avec la princesse de Vuynes (Dominique Reymond), dont le mari vient de mourir. Autour de cette révélation gravitent des figures issues d’un monde aristocratique catholique fermé, dont Philippe de Vuynes (Laurent Poitrenaux), héritier fragile, Mazeron (Micha Lescot), neveu ambigu, et Jacotte (Anne Alvaro), domestique insaisissable, dont le silence intrigue autant que sa lucidité. Maigret, épaulé par Janvier (Manuel Guillot), avance moins par certitudes que par écoute, laissant affleurer les failles derrière les façades respectables.
Le retour d’un personnage dans un Paris carte postale.
Pascal Bonitzer inscrit Maigret dans un Paris presque muséal, celui du 7ᵉ arrondissement, des hôtels particuliers aux teintes feutrées, des galeries d’art aux murs rouges et des intérieurs figés dans un autre siècle. Ce décor n’est jamais gratuit, il devient le prolongement d’un monde en déclin, conservateur, catholique, replié sur lui-même, où les convenances tiennent lieu de morale. Le film joue volontairement avec des figures archétypées, l’aristocratie décadente, le fils héritier instable, la domestique omnisciente, le notaire maladif, mais sans jamais les caricaturer frontalement. Ces archétypes servent de masque, que l’enquête vient lentement fissurer.
Maigret apparaît alors comme un personnage historique à part entière. Héritier d’un XXᵉ siècle révolu, avec sa pipe, son imperméable, son goût pour la bonne chère et son refus instinctif de la police technico-scientifique, il incarne une enquête psychologique à l’ancienne, fondée sur l’observation, le doute et la patience. Face à ces familles figées dans leurs certitudes sociales et religieuses, il n’attaque pas, il attend. Il s’assoit, écoute, laisse les silences travailler. Cette posture déstabilise des protagonistes habitués à dominer par le rang et la parole maîtrisée.
Le film exploite pleinement ce contraste entre mouvement et immobilisme. Les personnages secondaires, souvent bavards, nerveux, cherchent à contrôler le récit, tandis que Maigret, lui, accepte de ne pas comprendre immédiatement. Cette lenteur assumée donne au récit une dimension presque fantomatique, renforcée par une mise en scène où la mort semble contaminer les lieux et les souvenirs. Le tableau évoqué dans le récit, les correspondances anciennes, les maisons chargées d’histoire créent un climat où le passé ne cesse de faire irruption dans le présent. Ce Paris de carte postale, élégant et mortifère, devient ainsi le théâtre d’une enquête sur la persistance des passions, même chez ceux que l’âge et la respectabilité semblaient avoir figés.
Maigret et le mort amoureux s’impose comme un récit bien ficelé, qui assume pleinement son classicisme tout en le détournant avec intelligence. Le film avance sans effets inutiles, privilégiant l’atmosphère, la parole et le non-dit. Le rythme contenu de 1h20 se révèle particulièrement efficace, laissant au spectateur le temps de s’immerger sans jamais provoquer de décrochage. Chaque scène apporte une nuance supplémentaire, un doute, une tension discrète.
Le dénouement, volontairement ouvert, laisse en suspens de nombreuses questions, refusant la clôture rassurante du polar traditionnel. Cette fin ouverte prolonge le malaise et la mélancolie du film, rappelant que certaines vérités ne réparent rien et que la révélation n’efface ni le passé ni les fractures intimes. Bonitzer signe ainsi une œuvre où l’enquête importe moins que ce qu’elle révèle d’un monde en train de disparaître, et d’un héros qui, lui aussi, semble appartenir à une époque déjà révolue.
Un film très personnel et un Maigret au début années 2000.
Le projet de Maigret et le mort amoureux naît d’un désir très personnel de Pascal Bonitzer d’adapter Simenon à un moment charnière de sa propre vie, en résonance directe avec la crise existentielle traversée par l’écrivain lors de l’écriture de Maigret et les vieillards en 1960. Le cinéaste choisit de déplacer l’action au début des années 2000 afin de confronter Maigret à un monde déjà en mutation, mais pas encore happé par la technologie, ce qui permet de préserver une enquête fondée sur l’écoute, le doute et la psychologie.
Le choix du casting découle de cette approche : Denis Podalydès s’impose par contraste avec les incarnations massives du personnage, apportant une intériorité, une malice et une capacité d’écoute qui redéfinissent Maigret sans le trahir. On a grandement aimé ce choix assez judicieux. Autour de lui, le cinéaste s’entoure d’acteurs et d’actrices issus du théâtre, capables de porter des dialogues denses et précis, Anne Alvaro, Dominique Reymond ou Micha Lescot incarnant des figures à la fois archétypales et profondément humaines. La durée volontairement resserrée, proche de celle d’un téléfilm, répond à un choix de mise en scène assumé : aller à l’essentiel, éviter toute dispersion, maintenir une tension constante, et laisser au récit le temps juste pour s’installer sans jamais s’étirer inutilement.
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18 février 2026 en salle | 1h 20min | Policier
De Pascal Bonitzer |
Par Pascal Bonitzer
Avec Denis Podalydès, Anne Alvaro, Manuel Guillot
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