La Fleur au Fusil, quand la mémoire devient un acte de résistance — Comédie Bastille


Avec La Fleur au Fusil, un seul en scène bouleversant, la Révolution des œillets sort des livres d’histoire pour devenir un récit intime et incarné. À travers la mémoire d’une femme, c’est toute une démocratie qui se raconte, sans cris, sans haine, mais avec des fleurs.


La Fleur au Fusil est un seul en scène écrit et interprété par Lionel Cecilio, mis en scène par Jean-Philippe Daguerre. Le spectacle retrace la chute de la dictature de Salazar au Portugal, le 25 avril 1974, à travers le regard de Céleste, une femme portugaise émigrée en France. Interrogée par son petit-fils, né sur le sol français dans les années 90, elle déroule le fil d’une vie marquée par l’exil clandestin, la pauvreté, l’amour, la résistance et l’espoir.
Le récit mêle la grande Histoire et l’intime, la poésie et le politique, la transmission et la mémoire. Sans didactisme, le spectacle fait le choix d’un récit sensible, où la révolution ne se gagne ni par la violence ni par l’héroïsme guerrier, mais par l’union d’un peuple, la musique, les fleurs et l’amour. Une démocratie conquise avec délicatesse, presque en silence.


Un travail de mémoire

Le cœur de La Fleur au Fusil repose sur un geste profondément personnel. Lionel Cecilio ne se contente pas de raconter un événement historique méconnu, il le relie à une interrogation intime sur la transmission, l’héritage et la perte de repères contemporains. Le choix de Céleste comme personnage central n’est pas anodin. Elle incarne à la fois le peuple portugais muselé par plus de quarante ans de dictature et cette génération d’exilés qui ont reconstruit la France dans l’ombre, notamment dans les bidonvilles comme celui de Champigny sur Marne.

L’auteur fait le choix de passer par une figure féminine pour parler du destin collectif, et par un petit-fils pour aborder la transmission intergénérationnelle. Ce jeune homme, né en France, pourrait être l’auteur lui-même. Désabusé, en perte de sens, il représente une génération saturée d’informations, de revendications et de bruit, mais souvent déconnectée de l’essentiel. La parole de la grand-mère agit alors comme un révélateur. Elle oppose à la confusion contemporaine une mémoire vécue, fragile, mais extraordinairement riche.

Le travail d’écriture s’inscrit dans une démarche presque organique. Lionel revendique un texte qui ne force rien, qui suit le canevas offert par la vie elle-même. Trois axes structurent le récit : Céleste, incarnation du peuple, Zé, jeune militaire symbole d’une armée qui se retourne contre la dictature, et Chico, frère résistant depuis la France. Ces trajectoires se croisent pour raconter une révolution née de l’union et non de la rupture.

À travers ce spectacle, on ne cherche pas à donner une leçon d’histoire, mais à préserver une mémoire menacée d’effacement. Il revendique un théâtre de la tendresse, de la discrétion, à l’image de cette révolution qui a su renverser un régime fasciste sans sombrer dans la violence. Le travail de mémoire devient ici un acte vital, presque salvateur, autant pour celui qui raconte que pour ceux qui écoutent.



Crédits photos : B&C Productions

Au travers du prisme de la mémoire, il y a une histoire dans l’Histoire.

La pièce interroge directement la mémoire européenne, souvent sélective, parfois amnésique. La Révolution des œillets, pourtant fondatrice, reste l’un des événements démocratiques les plus discrets du XXe siècle. Elle met fin à la plus longue dictature d’Europe, l’Estado Novo, sans effusion de sang, sans vengeance, sans culte héroïque. Cette singularité explique peut-être son effacement progressif des récits dominants.

Le spectacle rappelle que l’histoire européenne ne se limite pas aux grands conflits armés ou aux figures martiales. Elle est aussi faite de résistances silencieuses, de luttes invisibles, d’exils forcés et de solidarités transfrontalières. Le lien constant entre le Portugal et la France, à travers l’émigration clandestine et les accords officieux, révèle une Europe construite autant par ses marges que par ses institutions.

En donnant la parole à une femme ordinaire, on renverse la hiérarchie des récits historiques. Ce ne sont plus les chefs d’État ou les stratèges militaires qui racontent l’histoire, mais ceux qui l’ont subie, vécue, transmise autour d’une table familiale. Cette approche par le témoignage redonne à la mémoire sa fonction première : relier les générations et prévenir les répétitions tragiques.

La place centrale de la musique et des fleurs dans le récit rappelle que la culture peut devenir un outil politique puissant. Des chansons diffusées sur une radio d’État aux œillets glissés dans les canons, la révolution portugaise démontre qu’une autre voie est possible. Une voie européenne fondée sur la poésie, la retenue et l’union.
À l’heure où l’Europe doute, où les discours de repli et de peur ressurgissent, La Fleur au Fusil agit comme un rappel nécessaire. La démocratie n’est jamais acquise. Elle se cultive, se transmet et se protège, non par la force brute, mais par la mémoire, l’amour et le courage discret des peuples.


Le spectacle La Fleur au Fusil est éligible aux Molières 2026, une reconnaissance logique pour une œuvre qui conjugue exigence artistique, portée historique et humanisme profond. | Plus d’infos

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Radio france – Le cours de l’Histoire – La révolution des œillets



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