Dans KISS OF THE SPIDER WOMAN, Bill Condon adapte une œuvre majeure où l’enfermement devient un espace de projection mentale. Entre cellule carcérale et comédie musicale fantasmée, le film explore la résistance intime, le désir et la survie par l’imaginaire, au croisement du politique et du tragique.
Valentín (Diego Luna), prisonnier politique marxiste, est incarcéré dans une prison sud-américaine sous régime autoritaire. Il partage sa cellule avec Molina (Tonatiuh), décorateur de vitrines condamné pour outrage à la pudeur. Deux hommes que tout oppose, l’un structuré par l’idéologie et la discipline, l’autre par l’émotion, le rêve et la mémoire du cinéma.
Pour survivre à l’enfermement, Molina raconte à Valentín des films issus de l’âge d’or hollywoodien, centrés autour d’une figure fascinante, Ingrid Luna, diva de comédie musicale incarnée par Aurora (Jennifer Lopez). Peu à peu, le récit cinématographique agit comme un refuge mental, mais aussi comme un révélateur des failles, des désirs et des compromissions. La cellule devient alors un espace de tensions, de chantage politique, mais aussi d’attachement profond, où la fiction contamine la réalité jusqu’à en brouiller les frontières.

Une comédie musicale sur le monde carcéral et les passions humaines.
KISS OF THE SPIDER WOMAN s’inscrit dans une tradition tragico-classique où l’enfermement n’est jamais seulement physique, mais moral, idéologique et affectif. La prison y fonctionne comme un théâtre clos, un espace de contrainte où chaque geste, chaque parole, devient un acte chargé de conséquences. Bill Condon ne cherche jamais à atténuer la violence structurelle de cet univers carcéral, bien au contraire. Le silence, l’austérité des décors, la lumière verticale et écrasante soulignent la dépossession progressive des corps et des identités. Dans cet espace, la comédie musicale n’apparaît pas comme une échappatoire naïve, mais comme un mécanisme de survie profondément politique.
Le film épouse une construction en miroir entre deux mondes irréconciliables en apparence, celui de la cellule et celui du fantasme hollywoodien. Cette opposition renvoie directement à une logique tragique classique, où l’illusion et la réalité se nourrissent l’une l’autre jusqu’à devenir indissociables. Les séquences musicales, inspirées des grandes productions MGM des années 1940 et 1950, ne sont jamais gratuites. Elles incarnent le langage intérieur de Molina, sa manière de résister à l’écrasement institutionnel, mais aussi de négocier avec le pouvoir. Le chant et la danse deviennent alors des outils ambivalents, porteurs à la fois de beauté, de séduction et de danger.
La relation entre Molina et Valentín se construit sur cette ambivalence permanente. L’un raconte pour survivre, l’autre écoute tout en se méfiant. La cellule devient un lieu de transmission, de manipulation, mais aussi de révélation intime. Le film déploie une tension tragique fondée sur le choix impossible, résister sans compromis ou survivre au prix de concessions morales. Cette tension est accentuée par l’usage maîtrisé de la lumière, qui évolue au fil du récit, passant d’une froideur clinique à une chaleur plus enveloppante à mesure que les liens se tissent.
Dans cette structure, la passion humaine n’est jamais idéalisée. L’amour, l’amitié et le désir sont traversés par la peur, la trahison potentielle et la contrainte politique. Bill Condon inscrit ainsi son film dans une tradition où le tragique naît moins de la fatalité que de l’impossibilité de concilier l’éthique et la survie. La comédie musicale devient alors un espace paradoxal, à la fois refuge et piège, où la beauté sert autant à résister qu’à masquer la violence du réel.

JLO (Jennifer Lopez) prouve encore une fois son statut d’artiste accomplie
Dans KISS OF THE SPIDER WOMAN, Jennifer Lopez confirme pleinement son statut d’artiste accomplie, en mobilisant l’ensemble de ses compétences, danse, chant et jeu dramatique, au service d’un personnage complexe et symbolique. Aurora n’est pas seulement une diva glamour, elle est une construction mentale, une projection idéalisée issue de l’imaginaire de Molina. L’actrice parvient à incarner cette figure avec une précision remarquable, jouant constamment sur une ligne de crête entre séduction, menace et vulnérabilité.
La performance repose sur une maîtrise corporelle impressionnante. Chaque mouvement, chaque posture renvoie aux grandes icônes du cinéma musical classique, tout en évitant le pastiche. Le chant s’inscrit dans une continuité dramatique, jamais décorative, renforçant l’aura hypnotique du personnage. La danse, quant à elle, devient un langage narratif à part entière, structurant l’espace et le regard, imposant Aurora comme une présence presque irréelle.
Ce qui frappe surtout, c’est la capacité de Jennifer Lopez à insuffler une densité émotionnelle à un personnage qui pourrait n’être qu’un fantasme figé. Derrière le glamour, affleure une forme de mélancolie et de danger latent, renforçant l’ambivalence au cœur du film. Cette incarnation s’inscrit dans une lignée prestigieuse, tout en affirmant une identité propre, profondément cinématographique. Dans cette adaptation, l’actrice ne se contente pas de briller, elle donne chair à une figure mythique, essentielle à l’équilibre tragique du récit.
Jennifer Lopez moteur de concrétisation du film
L’adaptation de KISS OF THE SPIDER WOMAN par Bill Condon résulte d’un long processus de maturation artistique et personnelle. Le réalisateur a abordé l’œuvre de Manuel Puig avec le souci constant de respecter sa complexité, tout en la réinventant pour un public contemporain. Plutôt que de transposer directement la version scénique de Broadway, il a choisi de repenser la structure musicale en l’ancrant exclusivement dans l’imaginaire de Molina. Ce choix radical permet de renforcer la fracture entre la réalité carcérale, dépourvue de musique, et le monde du fantasme, saturé de couleurs, de sons et de mouvements.
Le casting a été pensé comme le socle émotionnel du film. Jennifer Lopez a été la première à rejoindre le projet, donnant une impulsion décisive à sa concrétisation. Son engagement a conditionné l’existence même du film. Pour Valentín, Diego Luna s’est imposé par sa capacité à incarner une force intérieure mêlée de fragilité, acceptant le défi inédit de la comédie musicale sans formation préalable. Son approche, fondée sur la sincérité et l’écoute, a nourri la relation avec Molina.
Le choix de Tonatiuh pour incarner Molina a été le plus long et le plus déterminant. Repéré après des auditions internationales, il a convaincu par une interprétation mêlant sensibilité, humour et intensité émotionnelle. Son investissement physique et émotionnel, notamment une transformation corporelle significative, a profondément marqué le tournage. La complicité entre Diego Luna et Tonatiuh s’est construite progressivement, scène après scène, donnant au film sa tension affective centrale.

Sur le plan de la mise en scène, Bill Condon a travaillé comme au théâtre, en pensant chaque décor, chaque lumière, comme un élément narratif. La prison a été conçue comme un espace clos, filmé à l’épaule, favorisant une proximité presque suffocante avec les acteurs. À l’inverse, les séquences musicales ont été tournées en studio, avec une précision chorégraphique et visuelle héritée des grandes comédies musicales classiques. Cette alternance maîtrisée constitue l’un des gestes les plus forts de l’adaptation, faisant de KISS OF THE SPIDER WOMAN une œuvre de synthèse entre cinéma, théâtre et musical, fidèle à l’esprit de Puig tout en affirmant une vision profondément personnelle.
En quelques mots notre avis
JLO confirme qu’elle est encore une artiste accomplie : : Danse, chant et comédie. Quant à Tonatiuh il est troublant, touchant et captivant dans sa manière de mener le spectateur dans cette ambivalence dans une situation carcérale où l’on est soumis à des tensions et des chantages.
Bill Condon arrive à donner une impression de scène grâce à sa photographie et sa gestion des différentes typologies de lumière. Bref, une réussite, qui donne envie de redécouvrir la pièce.
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18 février 2026 en salle | 2h 08min | Comédie musicale, Drame, Romance
De Bill Condon
Avec Diego Luna, Tonatiuh, Jennifer Lopez
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