Dans Coutures, la Fashion Week devient un champ de bataille intime, où trois femmes se reconnaissent derrière le vernis glamour. Entre solidarité, désir et survie, le film observe ce que le corps coûte, et ce qu’il libère. Quand tout accélère.!
Angélina Jolie est surprenante dans cette poésie noire. Le travail de la voix off apporte un côté presque contemplatif, comme suspendu. On aime l’iconographie du vampire, des personnages gothiques. Un film sur le monde de la mode et ses zones d’ombre, qui nous ramène à nos propres démons sur la conception de la beauté et la dureté du monde de la mode.
À Paris pendant la Fashion Week, Maxine Walker (Angelina Jolie), réalisatrice américaine, apprend qu’un cancer menace son corps et sa vie. Dans ce tumulte d’images, elle croise Ada (Anyier Anei), jeune mannequin sud soudanaise déracinée, et Angèle (Ella Rumpf), maquilleuse indépendante qui rêve d’écrire un livre de confidences. Entre salles d’hôpital, coulisses et ateliers, les trajectoires se cousent. Anton (Louis Garrel), chef opérateur, ouvre un espace de désir fragile, tandis que le Docteur Hansen (Vincent Lindon) incarne la brutalité précise des gestes médicaux. Le film regarde l’envers du décor, la course contre le temps, et une révolte, celle de femmes qui se recousent, ensemble ici.
Un monde d’images, diktat de la beauté primant sur le bonheur.
Le cœur de Coutures bat dans un paradoxe, celui d’un univers bâti pour produire du rêve, et qui fabrique surtout de la fatigue. Dans les coulisses, les corps ne sont pas seulement regardés, ils sont requis, réglés, livrés à un tempo industriel. La Fashion Week y ressemble à une machine à avaler le temps, collection après collection, comme si l’époque cherchait à saisir ce qui disparaît déjà. Ce régime de vitesse installe une pression constante, même quand rien ne se dit, une tension qui se lit sur les épaules, les talons, les pauses volées, les regards qui calculent la prochaine pose, la prochaine lumière, la prochaine retouche.
Le film insiste sur l’invasion des images, celles qui s’affichent dans la ville, et finissent par coloniser l’intime. Les mannequins deviennent des silhouettes officielles, des « prototypes » d’un idéal, des corps glorifiés, mais aussi utilisés. Il y a, d’un côté, l’adoration, le glamour, l’objet de désir, et de l’autre, la dépossession. Les filles se comparent, se corrigent, se surveillent, et le bonheur passe après la conformité. Cette logique transforme la beauté en norme administrative, elle autorise les petites humiliations, les remarques sèches, la dureté pratique des équipes qui doivent tenir l’horaire. Tout est affaire de surface, et pourtant tout finit par toucher la chair.
Angèle, la spectatrice et celle qui redonne une voix à ces visages sans nom.
Angèle, au milieu de ce vacarme, incarne une résistance discrète. Ses pinceaux vont vite, ses gestes sont simples, presque mécaniques, mais sa présence réintroduit une voix. Son idée d’écrire un livre de confidences ne relève pas du caprice littéraire, elle sert à rendre une dimension humaine à ces corps rendus muets. La chaise de maquillage devient une chaise de paroles, un endroit où l’on s’autorise à être autre chose qu’une photo. Dans ce monde, maquiller signifie aussi réparer, masquer, tenir, alors même que la précarité est partout.
Le film crée des échos entre couture et chirurgie. Un geste de couture peut sublimer un tissu, un geste médical trace sur la peau le futur de l’opération, avec la même précision, et la même autorité. Cette autorité dit une prise de pouvoir sur le corps, qu’il soit mannequin ou malade. Le décor participe : ateliers, escaliers, mains des couturières, sans logos, comme si l’industrie devait rester anonyme pour être universelle. Ce que raconte Coutures, c’est la manière dont un diktat de beauté prétend offrir une vie, alors qu’il exige d’abord une soumission, et comment, malgré cela, des femmes trouvent encore des fils à tirer pour se choisir. Et quand la nuit tombe, le rêve se fissure, mais la solidarité tient.
Le cancer et ses transformations du corps. Idéalisation du vampire, symbole de transgression.
Avec Maxine, la maladie n’est pas un simple ressort dramatique, elle fait basculer le film dans un rapport cru au corps. Le cancer du sein impose un calendrier, des rendez vous, des tracés sur la peau, et surtout une sensation de dépossession, le corps échappe, devient territoire médical. Pourtant, Coutures refuse l’idée d’un récit qui ne parlerait que de fin. La menace ouvre aussi une attention aiguë au monde, aux trajectoires des autres, comme si la vie, autour, palpitait plus fort quand elle se dérobe.
Dans ce contexte, l’histoire d’amour et de désir n’a rien d’un supplément romantique. Elle agit comme un instinct de vie, une manière de dire que la féminité ne se résume pas à un organe, ni à une image. Le film ose associer la sexualité à l’épreuve, sans pathos, et fait de l’intime un espace de reconquête. La chair devient politique, parce qu’elle échappe aux discours convenus sur la malade sage, et parce qu’elle remet en cause les règles implicites de ce qu’il faudrait montrer, ou taire.
Le motif vampirique, en arrière plan, fonctionne alors comme un miroir symbolique. La mode promet une immortalité d’apparence, la jeunesse éternelle des affiches, l’idée qu’un corps parfait suspend le temps. Face au cancer, cette promesse se fissure, mais la tentation demeure, transgresser les limites, nier la mort, transformer le corps pour survivre, quitte à se réinventer. Le vampire, figure de désir et d’interdit, condense ce vertige, il prolonge l’atmosphère sacralisée et parfois gothique portée par la musique d’orgue et de drones, et par le balancement constant entre noirceur et blancheur.
Au fond, la transformation n’est pas seulement médicale, elle est narrative. La tempête finale, pensée comme rupture, affirme une mutation. Ce qui semblait condamner ouvre une vie nouvelle, pas plus facile, mais plus lucide, comme si les coutures, cette fois, tenaient la peau autant que l’histoire. Et c’est là que le film touche juste il montre la peur, puis sa décision d’avancer.
La contemplation et effet d’étrangeté
Ce qui surprend, ici, c’est la place laissée à la contemplation, comme une pause au milieu du tumulte. Le film regarde la mode avec un léger décalage, celui d’une cinéaste qui dit ne rien y connaître au départ, et qui s’y immerge pourtant, pour mieux filmer l’envers, les mains, les couloirs, les silences entre deux flashs. Ce regard crée un effet d’étrangeté, les rituels paraissent à la fois sacrés et absurdes, la beauté devient une liturgie, et l’on voit enfin celles qu’on ne regarde jamais.
Angèle porte ce mouvement, parce qu’elle écoute. Son projet de livre sur les confidences recueillies au hasard transforme chaque rencontre en fragment de récit, et fait circuler la parole là où tout voudrait rester image. Le film est traversé par des premières fois, Angelina Jolie qui joue en français et se met à nu, Anyier Anei qui passe d’un monde à l’autre sans mode d’emploi, l’entrée dans les ateliers, l’accès à des lieux habituellement fermés, et même une sexualité filmée comme un acte de vie. Cette accumulation de débuts donne au récit une fraîcheur fragile, l’impression que tout peut encore se recoudre, à condition de savoir regarder. Et ce temps accordé au détail rend la douleur moins bruyante.
Un autre motif traverse le film avec une discrétion presque pudique, celui de la première fois d’une jeune couturière, des rêves encore maladroits, et de ce que le corps laisse malgré lui dans l’acte de création. Christine (Garance Marillier), jeune fille qui crée sa première robe, incarne cet endroit fragile où tout commence. Son geste n’est pas encore totalement assuré, la couture est encore dans l’affirmation, le fil doit encore prouver le talent de la couturière. C’est précisément là que le film devient symbolique, il dévoile une création et le point de rencontre de l’Art et de l’Artisanat. Le cheveu cousu dans la robe, rituel porte bonheur dans le monde de la haute couture ; agit comme une trace intime, une signature discrète, le corps s’invite dans l’œuvre. Quant à la goutte de sang, née d’une piqûre, elle prolonge ce symbole, créer coûte quelque chose, même à petite échelle. La robe n’est plus un objet neutre, elle contient déjà de la chair, du temps, une part de douleur. Cette première création répond en miroir aux autres transformations du film, celles des corps malmenés, soignés, désirés. Rien n’est jamais totalement propre ni abstrait. La mode, ici, redevient un artisanat chargé de sens, un lieu où le rêve passe par l’épreuve, et où chaque première fois laisse une marque, visible ou non, mais irréversible.
Avec Coutures, Alice Winocour poursuit un cinéma du corps déjà traversé par la fragilité, la transformation et la résistance. Le film naît d’un désir clair, confronter l’univers normatif et violent de la mode à l’expérience intime de la maladie, du désir et de la survie. En choisissant la Fashion Week comme décor, la réalisatrice interroge frontalement les diktats de la beauté, l’obsession de l’image et la manière dont la société exige des corps performants, silencieux, conformes. Le récit ne cherche ni le scandale ni l’excès, il préfère la contemplation, l’étrangeté, et les gestes. Ce film existe pour redonner une voix à celles que l’on regarde sans écouter, et rappeler que le corps n’est jamais un objet, mais un lieu de lutte, de mémoire et de réinvention.
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18 février 2026 en salle | 1h 47min | Drame
De Alice Winocour |
Par Alice Winocour
Avec Angelina Jolie, Ella Rumpf, Anyier Anei
Titre original Couture
Autour du film, les choses à savoir
Pourquoi ce casting et comment Angelina Jolie est arrivée sur le projet ?
Angelina Jolie a rejoint Coutures à l’initiative directe d’Alice Winocour, qui a écrit le rôle de Maxine Walker en pensant à une actrice capable d’assumer à la fois une grande exposition médiatique et une mise à nu intime. Son engagement repose sur le sujet du film, le rapport au corps, à la maladie et à l’image, mais aussi sur le désir de tourner en France et en français. Le casting a été conçu comme un ensemble cohérent, mêlant figures internationales et actrices européennes, afin de refléter la diversité et la tension du monde de la mode.
Le projet est né du désir d’Alice Winocour d’explorer le corps féminin dans un univers où il est constamment regardé, normé et instrumentalisé. La mode s’est imposée comme un cadre évident, à la fois spectaculaire et violent, capable de dialoguer avec les thèmes de la maladie, de la transformation et du désir. Le scénario a été écrit à partir d’une immersion dans les coulisses de la Fashion Week et de rencontres avec des professionnelles du milieu, afin de nourrir un récit ancré dans le réel, sans volonté de dénonciation frontale, mais avec une approche sensorielle et humaine.
Comment le film utilise Paris entre studios et lieux réels ?
Le film a été tourné entre des décors de studio et des lieux réels à Paris, notamment pendant la Fashion Week. Ce choix permet de capter à la fois la maîtrise formelle des espaces reconstruits et la vérité brute des coulisses, des ateliers et des lieux médicaux. Paris n’est pas filmée comme une carte postale, mais comme un espace de circulation, de travail et de pression. Cette alternance crée un ancrage réaliste fort, tout en laissant au film une liberté de mise en scène, fidèle à l’envers du décor que la réalisatrice souhaitait montrer.
De vrais professionnels de la mode sur le tournage
Coutures est traversé par de nombreuses premières fois, Angelina Jolie tournant en français, l’accès exceptionnel à certains ateliers et coulisses de la Fashion Week, et la présence de véritables professionnelles de la mode à l’image. Le film accorde une grande importance aux gestes réels, maquillage, couture, soins médicaux, afin de conserver une authenticité constante. La réalisatrice revendique également une approche presque étrangère à ce monde, assumant un regard décalé qui participe à l’effet d’étrangeté et de contemplation recherché tout au long du film.
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