Un monde fragile et merveilleux, un film tant poétique que politique.


Dans Un monde fragile et merveilleux, Cyril Aris tisse une histoire d’amour traversée par le temps, l’exil et les fractures d’un pays. Une romance lumineuse et douloureuse, où le rêve devient un refuge face à un réel instable, entre espoir intime et chaos collectif.

Nino (Hasan Akil) et Yasmina (Mounia Akl) se rencontrent enfants, sous les bombes, avant de tomber amoureux dans la cour de leur école. Vingt ans plus tard, le hasard les réunit de nouveau, ravivant un amour magnétique et incandescent. Mais leur histoire se heurte à un Liban fracturé, qui pousse à partir tout en retenant ceux qui l’aiment. Lui croit aux signes et aux étoiles, elle voit l’amour comme un choix quotidien, fragile et exigeant. Entre rêves partagés, désir d’avenir et impossibilité de fuir ses racines, leur relation devient le miroir d’un pays en tension permanente.

Deux êtres qui s’aiment mais qui n’y arrivent pas à cause du monde et du climat politique.

Le désir de fuir en train et de partir sur une île. On retrouve le même thème que dans 2046, un amour impossible car le contexte ne le permet pas et cet espoir qu’ailleurs tout se transforme. Ce désir de prendre un train, le symbole de l’amour, mais également, le moyen de concrètement passer aux actes et dire « je te choisis ».

Deux êtres qui s’aiment mais que le monde empêche d’aimer pleinement, voilà le cœur battant de Un monde fragile et merveilleux. Nino et Yasmina ne manquent ni de désir, ni de tendresse, ni même de lucidité sur leurs sentiments. Ce qui fait obstacle, c’est le dehors, un climat politique, historique et social qui infiltre l’intime jusqu’à le fissurer. Leur amour n’est jamais isolé, il est constamment traversé par les secousses du Liban, par cette instabilité chronique qui rend toute projection fragile, presque coupable. Aimer devient un acte de résistance, mais aussi une source d’épuisement. Le film montre comment le réel s’impose dans les décisions les plus personnelles, comment il empêche de promettre, de s’engager sereinement, de faire naître un avenir sans trembler.

Le désir de fuir revient alors comme une respiration vitale. Fuir en train, fuir vers une île, vers un ailleurs fantasmé où l’amour pourrait enfin exister sans justification ni peur. Le train devient un symbole central, à la fois héritage d’un Liban d’avant la fracture et projection d’un futur possible. Il incarne le mouvement, la décision, le passage à l’acte. Monter dans ce train, c’est dire « je te choisis », non plus en parole, mais par un geste irréversible. L’île, elle, représente cet espace mental où tout semble encore réparable ; un refuge imaginaire qui rappelle l’espoir mélancolique d’un amour suspendu hors du temps, comme dans 2046, où l’ailleurs est chargé de toutes les promesses que le présent refuse d’honorer. Mais cet espoir reste ambigu. Car partir, c’est aussi trahir une terre, une mémoire, une identité qui retient autant qu’elle détruit.

Le film ne romantise jamais cette fuite. Il la montre comme un rêve nécessaire, mais aussi comme une illusion fragile. Le monde extérieur ne disparaît jamais vraiment, il suit les personnages, même dans leurs projections les plus lumineuses. L’amour existe, puissant, sincère, mais il se heurte sans cesse à un contexte qui le dépasse. Et c’est précisément dans cette tension, entre choix intime et déterminisme politique, que le film trouve sa justesse, en faisant de l’impossibilité d’aimer librement une tragédie douce, profondément humaine.

Un rapport au monde qui diffère

Leur rapport au monde est la cause de cette incapacité à avancer ensemble. La femme ne supporte pas ce monde, tandis que cet homme vit au présent.Il y a une beauté dans ce dialogue raisonné entre deux êtres, dont la réalité et surtout leur rapport au monde sont opposés. Ils s’aiment mais n’y arrivent pas.

Ce décalage n’est pas une faiblesse d’écriture, mais une mécanique intime profondément assumée. Elle pense en termes de survie, de conséquences, de responsabilités à venir, là où lui s’accroche à l’instant comme à une bouée, convaincu que l’amour suffit à tenir debout. Cette dissymétrie crée une tension permanente, non conflictuelle, mais sourde, presque invisible, qui use les corps et les silences.

Dans cette éternelle envie, les images se poétisent à dose de couleur et d’éléments surréalistes, elles apportent un peu de beauté, comme cette île sublimée par des peut-être…Le film capte avec finesse cette fracture douce, faite de regards retenus et de phrases qui n’osent pas aller au bout. Leur dialogue n’est jamais violent, il est au contraire empreint de respect, mais il révèle l’impossibilité d’accorder deux visions du monde irréconciliables. L’un espère encore transformer le réel par l’élan, l’autre refuse de bâtir sur un sol instable. De cette lucidité naît une beauté mélancolique, celle d’un amour conscient de ses limites. Ils ne se détruisent pas, ils se comprennent, et c’est précisément cette compréhension qui rend leur séparation intérieure plus douloureuse encore.

Un film tant poétique que politique

Ici, la poésie ne sert jamais d’échappatoire, elle devient un outil de lecture du réel. Le film inscrit son récit dans une continuité générationnelle forte, en faisant de l’enfance le point d’origine de l’amour, mais aussi de la peur de transmettre. La question n’est pas seulement d’aimer, mais de savoir s’il est encore possible de donner naissance, d’imaginer un futur, dans un monde qui semble condamné à la répétition des crises. Cette fragilité héritée façonne les corps et les décisions, et inscrit l’intime dans une histoire collective plus vaste.

Beyrouth s’impose alors comme un personnage à part entière, une ville vivante, sensuelle, épuisée, qui observe et contraint les trajectoires. Elle n’est ni idéalisée ni condamnée, mais filmée dans sa contradiction permanente, à la fois refuge et piège. La ville devient une île mentale, un espace que l’on tente de quitter sans jamais vraiment y parvenir, tant l’attachement demeure viscéral.

Cette dimension politique se prolonge dans le travail sonore et musical, pensé comme un langage émotionnel du pays. Les textures musicales hybrides, entre traditions et expérimentations, traduisent une identité fragmentée mais résistante. La musique ne souligne pas, elle raconte. Elle porte la mémoire, le chaos, ainsi l’inventivité d’un peuple qui continue de créer malgré tout. C’est dans cette alliance entre poésie sensible et lucidité politique que le film trouve sa force, en donnant à voir un monde brisé, mais encore capable d’émerveillement.

Un vrai coup de cœur pour ce duo, cette fragilité, cette rage de sortir du mal ambiant, toutefois qui dévoile un peu de résignation de l’un et encore une forme d’espoir sans fond. Une œuvre qui se regarde, qui s’écoute (la bande musicale est sublime) et qui se décrypte pour essayer de comprendre le Liban d’hier et d’aujourd’hui.
Le film réussit à faire dialoguer l’intime et le politique sans jamais les opposer frontalement, laissant les émotions circuler là où les discours échouent. Chaque choix de mise en scène, chaque silence, chaque échappée imaginaire raconte un pays pris entre l’amour de ses racines et l’impossibilité d’y construire sereinement l’avenir. C’est une œuvre profondément humaine, qui ne juge pas, mais observe, et qui transforme une histoire d’amour empêchée en miroir sensible d’une nation blessée, mais encore vivante.

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Note : 5 sur 5.

18 février 2026 en salle | 1h 50min | Drame, Romance
De Cyril Aris | 
Par Cyril Aris
Avec Mounia Akl, Hassan Akil, Julia Kassar
Titre original Nujum al’amal w al’alam


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