Curt Close – Les crève-la-faim d’l’amour


Le retour indépendant de Curt Close avec Les crève-la-faim d’l’amour frappe par sa poésie brute et son refus des illusions. Une chanson sur les solitaires du petit jour, ceux qui attendent derrière des mirages, entre désir d’aimer et lucidité douloureuse.

Après des années de silence, Curt Close revient avec une chanson à l’os. Les crève-la-faim d’l’amour ne cherche ni le confort ni la nostalgie. Elle observe ceux qui vivent dans l’entre-deux, ni vraiment seuls ni vraiment aimés. L’écriture est sèche, parfois crue, et pourtant profondément humaine. Il ne s’agit pas d’un simple retour, mais d’une prise de position artistique, débarrassée du vernis.

Curt Close a traversé les majors avant de choisir l’indépendance. Formé auprès de Pierre Rapsat, signé chez Warner Music France au début des années 2000, il a connu une production ambitieuse entre Paris et Los Angeles. Puis d’autres chemins, scène, documentaire, projet EnfantSonic à Londres. Ici, il retrouve Patrice Guirao, auteur pour Johnny Hallyday et Jane Birkin, mais dans un registre à rebours des succès exposés. La contrebasse de Mihalis Kalkanis apporte une matière organique, presque rugueuse. Le plaisir de ré-entendre cette voix après des années de silences est réel, malgré une préférence assumée pour l’époque plus rock d’EnfantSonic. Des surprises comme la chanson pour Marion Pelchat, Je serai le même, avaient déjà montré cette capacité à revenir autrement. Retrouver quelqu’un qui a bercé l’adolescence donne envie de suivre ce projet, même s’il prend une direction plus dépouillée.

La chanson parle des illusions brisées, de ces gens qui sont des crève-la-faim d’amour. Les paroles sont dures et poétiquement crues, comme les mictions jaunâtres du petit jour. On y voit un quotidien où l’on est perdu, mais encore vivant. On sait que c’est du temps perdu à attendre derrière des illusions, assis au petit jour, de nuit en nuit, à regarder les gens passer et s’aimer. Ce n’est pas un état généraliste, mais le portrait de ceux qui sont comme des grains de sable dans la machine, qui ne rentrent pas dans l’équation du bonheur à deux. L’amour peut rendre heureux ou faire perdre la raison à force d’illusions.

Si on se calque fidèlement aux paroles de ce nouveau single, l’écriture avance par touches successives, avec une précision presque clinique, refusant toute progression narrative classique pour rester ancrée dans un état intérieur constant. Rien ne commence par l’élan, tout débute dans l’après, dans ce « encore un jour d’après » qui installe d’emblée l’amour comme un reste, un résidu, une matière froissée que l’on jette avec les illusions d’enfance. Le papier froissé, les poubelles aux illusions, les petites mains sans couteaux dessinent une humanité désarmée, affamée d’amour mais privée de moyens pour rompre avec l’attente. L’expression crève-la-faim d’l’amour prend alors une dimension physique, presque organique, renforcée par des images volontairement triviales, comme les mictions jaunâtres du petit jour, qui ramènent la solitude au corps, à la fatigue, à une réalité sans fard ni embellissement.
Le choix des mots joue en permanence sur la tension entre le sacré et le charnel : l’angélus sonne sous les clochers de tes seins, mais aucune révélation ne se produit, aucun signe ne répond. Les rites sont vidés de leur sens, les promesses n’opèrent plus, et il ne reste qu’un « truc abandonné qui bat », un cœur réduit à une mécanique minimale, vivant par inertie plus que par espérance. La répétition de « piano piano » ne propose pas l’apaisement, elle impose un tempo de survie, lent et obstiné, transformant la dérive en quotidien fait de veilles successives, de gestes dérisoires et d’un épuisement contenu. Les solitudes s’installent alors comme des grains de sable dans la machine, discrets mais suffisamment persistants pour enrayer toute mécanique affective, jusqu’à rendre les amours d’un soir interchangeables, sans histoire et sans lendemain. La conscience est présente, lucide, parfois cruelle, mais elle ne délivre rien. Elle constate le déclin, le temps qui s’échappe, quelques restes d’infinitude qui subsistent sans jamais suffire. Rien n’est véritablement résolu, tout demeure dans cet état second, entre maintien et chute, où l’on respire encore, aux larmes, sachant que l’attente est vaine, mais continuant malgré tout à battre, lentement et obstinément, faute de mieux.

Les mots du parolier Patrice Guirao viennent éclairer cette démarche d’écriture, en la ramenant à un geste presque archéologique :

« Parfois les chansons sortent de l’ombre. Celle-ci revient à la lumière. Curt Close la porte à la force de sa voix. J’ai eu plaisir à pêcher les mots qui faisaient le trottoir loin de la mer et à leur indiquer le chemin qui conduit aux vieux os du port… ceux qui traînent au fond, coincés entre une vieille ancre et un couteau rouillé. Entre un tapis de mousse et une chaussure trouée, bercée entre deux eaux sous le ballet des algues. »

Cette image du mot rejeté, usé, repêché dans les fonds, fait directement écho à la matière du texte : une écriture qui ne cherche ni l’élégance immédiate ni la consolation, mais qui accepte de plonger dans ce qui reste, dans ce qui bat encore malgré l’usure.

Du romantique dans la lignée de Baudelaire — Une chanson n’ayant aucune crainte à magnifier ce qui est laid.

L’originalité tient d’abord dans le choix des images. Les mictions jaunâtres du petit jour ne sont pas là pour choquer gratuitement, elles traduisent une fatigue morale, une réalité sans maquillage. La chanson ne cherche pas la métaphore élégante, elle préfère l’image organique, presque sale, pour parler de solitude. Ce contraste entre une poésie travaillée par Patrice Guirao et une crudité assumée crée une tension. Les crève-la-faim d’amour ne sont pas des victimes héroïques, ce sont des êtres monomaniaques, obsédés par une seule chose, ne voir qu’une chose, n’écouter qu’une chose. Cette fixation devient presque une maladie douce. La contrebasse de Mihalis Kalkanis traverse la chanson comme un battement intérieur, tantôt percussif, tantôt plaintif. Elle ne souligne pas les émotions, elle les rend palpables. Il y a là une manière rare de traiter les sentiments sans tomber dans le pathos. Le choix de revenir en totale indépendance renforce cette cohérence, la chanson n’est pas polie, elle accepte ses aspérités.

La prise de recul proposée par la chanson n’est pas un conseil moral, mais une constatation lucide. Attendre derrière des illusions apparaît comme un temps perdu, et pourtant les personnages restent assis au petit jour, de nuit en nuit. La révélation existe, elle est claire, l’amour peut rendre heureux ou faire perdre la raison à force d’illusion. Mais cette prise de conscience n’est pas irrémédiable. Elle semble temporaire, fragile, comme un éclair dans la fatigue. Les crève-la-faim d’amour savent qu’ils ne rentrent pas dans l’équation du bonheur à deux, mais ils continuent d’espérer. C’est précisément cette tension qui rend la chanson forte. Le retour de cette voix après des années de silences donne un relief particulier à ces mots. Même si la période EnfantSonic reste une référence plus rock, ce dépouillement actuel possède une sincérité qui touche. Ce projet donne envie d’être suivi, car il assume ses zones grises sans chercher à les résoudre artificiellement.

Au-delà du simple fait de sortir une chanson sur les désastres de l’amour la veille de la Saint-Valentin, le choix est symbolique, et fort. Il rappelle Ton Image, qui parlait d’un amour perdu que l’on voit vivre un nouvel amour, une femme presque fantomatique, qui va et vient dans la vie des hommes qui la partagent. L’écriture était alors cinématographique. Aujourd’hui, l’approche bascule vers une forme naturaliste brute, comme si Mademoiselle Julie d’August Strindberg rencontrait La Bête humaine d’Émile Zola, avec cette même frontalité des pulsions, des désirs contrariés, et des corps confrontés à leurs propres failles.

Mais peut-être que l’Attente fait tout aussi partie de l’amour. Comme le chantait un allié fraternel de Calogero, «Attendre l’amour c’est déjà de l’amour», mais combien de temps le faut-il ? Attendre qu’une chose arrive et essayer encore et encore sans y parvenir n’est-ce pas là, la définition de la folie ?


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