Mutés à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, deux inspecteurs se voient confier une enquête en apparence anodine. Une disparition de bague devient le point de départ d’un récit policier singulier, ancré dans un territoire frontalier, entre mélancolie, comédie et observation du réel.
Mutés à titre disciplinaire à Sainte-Marie-aux-Mines, en Alsace, les inspecteurs Crab et Conrad se voient confier une enquête apparemment sans difficulté : la disparition d’une bague. Mais ce qui devait être une simple formalité se transforme rapidement en affaire complexe, bouleversant la tranquille routine de ce duo de célibataires endurcis.
Ce duo repose sur l’alliance improbable de deux corps et de deux tempéraments opposés : l’un agité, presque chorégraphique, l’autre massif, immobile, granitique. Le film joue sur cette dynamique héritée du buddy movie, tout en la déplaçant vers une forme plus douce, plus fragile, presque désaccordée.
Un film sur le Français dans des zones hostiles
Un film sur la Francophonie, où l’on montre des personnes qui parlent français tout en vivant sur des territoires multilingues. Le réalisateur filme agréablement les lieux et les paysages, tandis que la direction des acteurs se révèle très hétérogène. Cela crée un léger flottement et participe pleinement à l’installation d’un genre, presque à part.
Dans cette vallée alsacienne marquée par la désindustrialisation et une histoire sociale complexe, le français cohabite avec d’autres langues, d’autres cultures, d’autres récits de vie. Le film capte ces présences sans folklorisation, en donnant à voir des habitants qui jouent leur propre rôle. Cette approche documentaire intégrée à la fiction renforce l’impression d’un territoire vivant, traversé par des trajectoires multiples, où la langue devient un point de rencontre autant qu’un marqueur de différence.

Un film policier particulier
On suit une enquête compliquée, qui donne une image plus réaliste du métier d’enquêteur, moins surréaliste et fantasmée que celle des séries ou films à la NCIS. C’est sans doute pour cela que l’on se retrouve quelque peu pris au dépourvu face à ce choix de récit.
En effet, le film montre des enquêteurs gauches, loin des figures hyper sportives et jeunes, mais plutôt des baroudeurs, des gens simples. L’un croit encore à une possible promotion dans sa carrière, l’autre perçoit surtout le contexte comme des vacances tous frais payés. Le film s’appuie sur l’éternel jeu de contraste entre deux enquêteurs.
Filmer les paysages
Montrer le lieu, chaque instant devenant propice à dévoiler l’espace et le cadre. Le film prend alors la forme d’une carte postale, ou d’une véritable invitation à découvrir l’Alsace, celle que l’on oublie souvent, celle située à côté de Colmar et Strasbourg ou de ses châteaux. Cette structuration fonctionne, car elle permet de révéler une vérité géographique. L’ensemble est sublimé par la photographie, ainsi que par un choix assumé de direction musicale.
Le recours au plan fixe, revendiqué comme une référence à la ligne claire, permet d’extraire du territoire des lieux très identifiés, presque graphiques. Chaque cadre raconte la topologie de la vallée, entre évidences visuelles et espaces plus bruts, moins cinématographiques en apparence. La musique, composée et enregistrée sur place pendant le tournage, accompagne cette exploration du territoire. Elle ne surligne jamais l’émotion, mais participe à cette sensation de flottement, de mélancolie douce, comme si le film se fabriquait sous nos yeux, avec ces lieux, ces gens et ce temps précis.

Quelques points pour aller plus loin avec le film.
Le récit s’inscrit dans une continuité artistique assumée initiée par Claude Schmitz dans son film précédant, L’autre Laurens. Prolongeant une dynamique déjà éprouvée autour d’un duo qui fonctionne comme un couple non déclaré, lié par une série d’actes manqués qui rendent toute séparation impossible. Cette relation ambiguë dialogue avec l’héritage des buddy movies des années 80, dont le film reprend les archétypes pour mieux les déplacer. Ici, les corps vieillissants, les gestes maladroits et l’usure du temps deviennent des matières narratives à part entière. L’enquête n’est jamais conçue comme un moteur spectaculaire, mais comme un prétexte, presque un anti-récit, qui permet de faire exister les situations, les rencontres et le territoire. La disparition de la bague s’inscrit dans cette logique, moins comme un enjeu dramatique que comme un fil ténu reliant les personnages entre eux.
Cette approche ouvre le film à une dimension plus large, profondément humaine et politique, sans jamais forcer le trait. Le territoire alsacien est traversé par une histoire sociale et migratoire que le film laisse affleurer à travers ses personnages, notamment dans la relation entre Francis et Nour. Les habitants, filmés sans ironie ni folklorisation, portent leur propre histoire, incarnant une réalité que la mise en scène accueille avec tendresse. Le refus du cynisme, le choix d’un burlesque doux, parfois mélancolique, rapprochent le film d’un cinéma qui laisse le merveilleux surgir des lieux et des êtres. Le dispositif formel, plans fixes, cadres graphiques, ligne claire, accompagne cette exploration, tandis que la musique, composée et enregistrée sur place pendant le tournage, participe pleinement à cette sensation de fabrication vivante. Le film se construit ainsi sous nos yeux, dans un geste collectif, attentif, où le territoire, les corps et le temps deviennent indissociables.
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11 février 2026 en salle | Comédie, Policier
De Claude Schmitz |
Par Claude Schmitz
Avec Rodolphe Burger, Francis Soetens, Anne Suarez
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