5 cm par seconde – Un bijou du cinéma japonais ! 


En transposant à l’écran la mélancolie de Makoto Shinkai, 5 cm par seconde dans sa version 2026 transforme un amour adolescent en chronique contemporaine des distances invisibles, à l’ère des notifications et des trains manqués.

Un récit d’amour où le temps et le quotidien se dressent comme obstacles.

Le film suit Takaki, jeune homme ordinaire que l’on découvre collégien, étudiant puis trentenaire, à travers trois chapitres qui épousent les mutations de sa vie sentimentale et de son rapport au monde. Enfant, il partage avec Akari une complicité fragile faite de lectures, de silences et de trajets en train, jusqu’au déménagement de la jeune fille qui transforme chaque message en performance contre la distance.

Lorsqu’ils tentent de se retrouver, la neige, les retards et les écrans interposés deviennent autant d’obstacles concrets que de métaphores d’un temps qui se dilate. Plus tard, la caméra s’attache à Takaki étudiant puis jeune adulte, prisonnier d’une ville trop grande pour ses regrets, incapable d’habiter pleinement le présent tant il poursuit le fantôme d’une promesse formulée sur un quai de gare.

Le personnage se dessine moins par les grands discours que par la manière dont il écrit un message qu’il n’enverra pas, répond à un appel trop tard ou reste debout, immobile, au milieu de la foule. Hokuto Matsumura, issu de la scène J‑pop, joue ce rôle en retenue, travaillant le moindre regard comme une oscillation entre espoir têtu et renoncement lucide. Face à lui, Akari n’est jamais réduite à un souvenir figé : le film lui offre des moments de quotidien autonome, un autre amour, d’autres choix, dessinant deux trajectoires parallèles que le montage rapproche sans les forcer à se recroiser.

Comment parler d’amour sans tomber dans le pathos ?

5 cm par seconde choisit d’abord la modestie : aucune déclaration tonitruante, mais une succession de scènes minuscules. On scrute à l’écran les indices comme un texto effacé, un train regardé passer, une bague qu’on hésite à acheter – où l’amour se lit en creux.

La mise en scène privilégie les plans fixes, la profondeur de champ et ces « temps morts » où rien ne se passe objectivement, mais où l’on sent qu’un personnage bascule intérieurement. Le film refuse les violons emphatiques : la musique, discrète, accompagne les bruits du réel (pas sur le ballast, notifications étouffées, souffle du métro) au lieu de les recouvrir.
Surtout, il ne sacralise pas la première histoire d’amour : ce qui importe n’est pas de savoir si Takaki et Akari finiront ensemble, mais comment chacun apprivoise l’idée qu’un sentiment puisse être vrai sans être définitif.

La pudeur tient aussi à l’égalité de regard : loin de faire d’Akari un pur fantasme, le scénario lui accorde un hors‑champ riche, des hésitations, un rapport nuancé au passé, ce qui empêche le film de sombrer dans la plainte unilatérale. Enfin, la dimension métaphorique de ces pétales de cerisiers qui tombent à cinq centimètres par seconde, image d’un éloignement imperceptible, mais irréversible. Tout cela permet de parler de rupture en termes de mouvement, de vitesse et de trajectoires, plutôt qu’en termes de blessure spectaculaire.

Un film né d’un moyen métrage

À l’origine, ce film est un moyen‑métrage animé réalisé par Makoto Shinkai en 2007, devenu au fil des ans une œuvre‑charnière de sa filmographie, avant les triomphes de Your Name ou Suzume. Sa structure en triptyque, son usage déjà très cinématographique de la lumière et du hors‑champ et son succès critique en ont fait un candidat idéal pour une adaptation en prises de vues réelles.

En 2024, le site officiel de Shinkai annonce la mise en chantier d’un film live action, confié au réalisateur et photographe Yoshiyuki Okuyama, avec l’acteur et chanteur Hokuto Matsumura dans le rôle de Takaki.

Prévu au Japon à l’automne 2025, le film connaît une carrière internationale progressive, jusqu’à sa sortie en salles via le distributeur Eurozoom. Cette adaptation s’inscrit dans un écosystème déjà riche : l’anime a connu une novélisation, un manga dérivé et une vaste circulation sur les plateformes, qui ont préparé un public transgénérationnel familier des images originelles. La promo s’appuie d’ailleurs sur cette mémoire collective : les premières affiches reprennent le motif du quai de gare enneigé, accompagné du slogan « À quelle vitesse faut‑il vivre pour te revoir ? », comme un refrain adressé aux fans de longue date autant qu’aux nouveaux spectateurs.

Le plus fou dans cette histoire, c’est l’aspect transmédia du long métrage. Ce sont les vidéos d’analyse, critiques en ligne et contenus de fans qui dissèquent la symbolique des trains, des saisons ou des écrans interposés, prolongeant la réflexion sur nos propres distances sentimentales. Dans ce contexte, cette adaptation ne se contente pas de «transposer» un classique , mais propose un dialogue avec toute une galaxie de supports et de lectures, confirmant que l’histoire de Takaki et Akari est devenue un véritable laboratoire de ce que le cinéma contemporain peut dire de l’amour à distance.

Une antihistoire d’amour en solitaire.

Le film montre également comment on peut se retrouver accroché à quelqu’un, au point de rendre toute relation hypothétique impossible, car on garde dans son cœur et dans son esprit une personne qui occupe tout l’espace. Il y a alors une idéation, pas une idéalisation, mais bien une idéation persistante, qui vient parasiter toute tentative de reconstruction. On imagine que l’on ne peut être heureux qu’avec cette personne précise, comme si toute autre forme de bonheur était par définition incomplète ou illégitime. Cette conviction intime conduit à s’interdire toute nouvelle histoire, non par manque de désir, mais par fidélité intérieure. On agit par peur que l’autre ne revienne un jour et soit blessé, par crainte d’avoir trahi un lien resté vivant dans la mémoire et les sentiments. Cette suspension émotionnelle enferme le personnage dans une attente silencieuse, où l’absence devient paradoxalement une présence constante.

Si on devait retenir une seule chose, ce film est un drame touchant ! On aime la mélancolie et la poésie qui découlent des scènes, des plans et surcadrages. Montrer des choses à travers des reflets dans une flaque d’eau, dans un rétroviseur. On est dans une maitrise de tout : montage, choix musicaux, mise en scène et direction des acteurs. Un vrai bonheur cinématographique !

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Note : 5 sur 5.

25 février 2026 en salle | 2h 01min | Drame, Romance
De Yoshiyuki Okuyama |
Avec Hokuto Matsumura, Hidetaka Yoshioka, Aoi Miyazaki
Titre original Byosoku 5 senchimetoru

Autour du film — Quand le temps des auteurs rejoint celui des personnages

Cette adaptation trouve une résonance particulière dans un jeu de miroirs générationnel rarement aussi explicite. Yoshiyuki Okuyama réalise ce film au même âge que Makoto Shinkai lorsqu’il signait l’œuvre animée originale, comme si le projet s’inscrivait dans une continuité intime plutôt que dans une simple filiation artistique. Ce décalage temporel permet au film de déplacer le regard, non plus depuis l’urgence des premiers élans amoureux, mais depuis l’âge où l’on comprend ce que le temps a réellement fait aux promesses. Cette maturité irrigue la mise en scène, pensée avec une fidélité presque obsessionnelle à l’œuvre fondatrice.

Chaque cadrage, chaque mouvement de caméra, chaque respiration visuelle dialogue avec l’animation, non pour la reproduire mécaniquement, mais pour en retrouver l’intention profonde. Le travail photographique accompagne ce glissement intérieur : caméra plus mobile pour l’enfance et l’adolescence, puis plans fixes et cadres resserrés à mesure que Takaki s’isole, avant que l’espace ne s’ouvre à nouveau lorsque d’autres possibles apparaissent. La forme épouse ainsi la trajectoire émotionnelle du personnage, dans une cohérence rare entre fond et mise en scène.

Cette exigence se prolonge jusque dans la fabrication même du film, conçu comme un pari fragile plutôt que comme une évidence industrielle. L’écriture a dû réinventer la matière originale pour lui donner l’ampleur d’un long métrage, sans jamais trahir sa pudeur ni son inachèvement assumé. La musique participe pleinement de cette continuité sensible : une chanson originale, ancrée dans l’année de la rencontre des personnages, dialogue avec un thème emblématique déjà inscrit dans la mémoire collective, réactivant le lien entre époque, souvenir et émotion. Rien n’est là pour souligner artificiellement le drame, tout cherche au contraire à accompagner le spectateur dans un mouvement intérieur lent, parfois inconfortable, mais profondément sincère. Derrière la mélancolie, le film porte aussi une intention réparatrice. Il ne s’adresse pas uniquement à ceux qui se souviennent d’un premier amour, mais à tous ceux qui ont déjà fait l’expérience de liens qui se défont sans disparaître tout à fait. En cela, le film dépasse le simple récit sentimental pour devenir une œuvre qui accompagne les âges de la vie, offrant moins des réponses que la possibilité d’un apaisement, discret et durable.


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