Promis le ciel, en attendant que le meilleur arrive…


Dans Promis le ciel, Erige Sehiri observe des trajectoires de femmes migrantes à Tunis, prises entre espoir, survie et foi. Un récit choral intime qui interroge la promesse d’un ailleurs meilleur, sans discours appuyé, au plus près des corps et du quotidien.

Promis le ciel suit Marie, pasteure ivoirienne installée à Tunis, ancienne journaliste devenue cheffe de communauté, qui héberge Naney, jeune mère en transit, et Jolie, étudiante subsaharienne venue poursuivre ses études. Leur équilibre fragile bascule lorsqu’elles recueillent Kenza, fillette rescapée d’un naufrage en Méditerranée. Ce foyer improvisé devient une famille de circonstance, où chacune projette ses attentes, ses peurs et ses contradictions. Marie incarne une foi structurante, presque entrepreneuriale, qui tente d’offrir protection et sens. Naney vit dans l’urgence, tiraillée entre rester ou tenter la traversée vers l’Europe. Jolie, seule à être en règle, aspire à s’extraire de cette dépendance collective pour préserver son avenir. Kenza, silencieuse et traumatisée, agit comme un révélateur, forçant chacune à se positionner face à la maternité, à la responsabilité et au renoncement.

Entre foi, misère sociale et le rêve d’une vie meilleure

Le film explore la foi non comme une réponse miraculeuse, mais comme un refuge symbolique face à la précarité sociale. Les églises évangéliques, installées dans des maisons ordinaires, deviennent des espaces de solidarité, où l’on se protège autant du réel que l’on y fait face. Erige Sehiri montre comment cette foi peut apaiser, structurer, mais aussi maintenir dans une forme d’attente résignée. Autour de ces femmes gravite une société tunisienne elle aussi fragilisée par la crise économique, où l’accueil devient incertain, parfois menaçant. Le rêve d’une vie meilleure circule en permanence, mais se heurte à une réalité inchangée : ni ici, ni ailleurs, rien n’est simple. Le film évite tout misérabilisme pour s’attacher à la dignité des parcours, à la complexité des choix, et à cette zone grise où l’espoir survit malgré tout. La promesse du ciel reste suspendue, tandis que la terre, elle, impose ses règles.

Le titre résonne alors comme une ironie douce, nourrie par la chanson de Delgres, qui rappelle que l’on peut nous promettre le ciel, mais que l’attente se fait ici, dans la fatigue, et dans l’effort. Cette « promesse » déborde la religion : elle parle aussi des promesses du droit, de la solidarité, des parents à leurs enfants, et des gouvernements à leurs citoyens. Le film capte ce frottement permanent entre les mots qui rassurent, et le quotidien qui contredit. Même la ville, filmée de leur point de vue, demeure floue, comme si l’espace lui-même refusait de se donner, et comme si l’invisibilité devenait une condition de survie.


Le film nous dévoile une forme étrange entre réalité brute et une forme de foi isolant de la prise de conscience. Venir dans un pays et se retrouver fracassé dans un combat perpétuel, et même la foi mène sans cesse dans une attitude d’acceptation, mais le plan divin, il est pour quand ? Ce film montre qu’il n’y a pas de mauvaises personnes, mais que des personnes cherchant à s’en sortir ! Le film arrive à nous plonger dans cette sortie de déni brutal, mais la réalité est tout autre : ici, ce n’est pas meilleur qu’au pays.

La foi devient alors un espace de tension permanente, entre consolation intime et désillusion silencieuse. Elle aide à tenir, à donner un sens provisoire à l’épreuve, mais elle ne protège ni des humiliations, ni de la violence sociale, ni des impasses administratives. Chez Marie, cette foi s’apparente parfois à une responsabilité écrasante, presque politique, où croire revient à promettre, même lorsque l’on doute soi-même. Le film interroge ainsi la frontière fragile entre espérance et renoncement : croire pour survivre, ou croire pour ne pas voir. Cette déception sourde, jamais frontalement exprimée, traverse chaque regard, chaque silence, rappelant que la foi n’annule pas la lucidité, mais qu’elle peut en retarder l’effondrement.

L’enfant sauvé d’un naufrage de passeur est le symbole d’un espoir interdit qu’on ose se donner le temps d’un songe. À travers Kenza, le film introduit une présence silencieuse qui condense toutes les promesses impossibles, celles que l’on n’ose plus formuler à voix haute. Rescapée sans passé clairement nommé, elle incarne autant la survie que la dette morale laissée par la traversée. Elle n’est pas seulement une enfant à protéger, mais une projection, un avenir fragile que chacune tente de saisir à sa manière. Pour Marie, elle représente une mission presque sacrée, pour Naney une chance de recommencer ailleurs, pour Jolie une consolation face à l’effritement des certitudes. Le film fait de cette enfant un point de bascule intime, rappelant que l’espoir, même interdit, même illusoire, reste parfois la seule chose à laquelle se raccrocher pour ne pas sombrer.

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Note : 3.5 sur 5.

28 janvier 2026 en salle | 1h 32min | Drame
De Erige Sehiri | 
Par Erige Sehiri, Anna Ciennik
Avec Aïssa Maïga, Deborat Christelle Naney, Laetitia Ky


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