Avec La Grazia, Paolo Sorrentino s’éloigne du spectaculaire pour sonder l’intime. À travers un président en fin de mandat, le cinéaste interroge le poids des décisions, la fatigue morale du pouvoir et cette zone fragile où le doute devient une forme de lucidité.
Dans La Grazia, Mariano De Santis, président de la République italienne, approche de la fin de son mandat. Veuf, isolé, il doit affronter une série de choix déterminants : deux demandes de grâce présidentielle et un projet de loi sur l’euthanasie, en contradiction avec ses convictions catholiques. Le film ne suit pas une intrigue politique classique, mais épouse le rythme intérieur de cet homme confronté à ses propres limites. Autour de lui gravitent des figures qui incarnent autant de tensions silencieuses : Dorotea, présence féminine discrète mais essentielle, ses enfants, qui lui renvoient le monde tel qu’il devient, et un entourage institutionnel figé dans les rites du pouvoir. Mariano De Santis n’est ni un stratège, ni un manipulateur. C’est un homme sérieux, presque austère, dont la parole rare contraste avec l’intensité des dilemmes qu’il traverse. Le film repose sur cette intériorité contenue, où chaque regard, chaque silence, devient signifiant.
La solitude du pouvoir, portrait d’un homme voulant tout quitter
La force de La Grazia réside dans la manière dont Paolo Sorrentino filme la solitude comme un état structurel du pouvoir. Mariano De Santis ne souffre pas d’un isolement accidentel, mais d’une séparation progressive entre l’homme et la fonction. Le président vit dans un état d’apnée permanente, retenu par la charge qu’il incarne. Plus le film avance, plus s’installe l’idée d’un homme qui aspire à disparaître, non par lâcheté, mais par épuisement moral. Quitter le pouvoir n’est pas ici un geste politique, mais un besoin presque vital. La solitude devient paradoxalement sa force, car elle l’oblige à écouter sa conscience plutôt que le bruit ambiant. Contrairement aux figures cyniques souvent associées aux sphères dirigeantes, Mariano De Santis n’utilise pas la distance pour se protéger, mais pour réfléchir. Il doute, et ce doute n’est jamais présenté comme une faiblesse. Il devient un outil de résistance face à un monde qui exige des réponses rapides, tranchées, souvent simplificatrices.

Notre avis en quelques lignes
Un film qui interpelle sur notre capacité à prendre des décisions. Avoir le pouvoir nécessite d’en prendre sans cesse, mais que faire lorsque les convictions personnelles affrontent celles établies par la fonction ? On sent toute la problématique au cœur des questions de notre époque entre éthique, progressisme de même que le désir d’être juste. Nous sommes loin des chroniques politiques où seules les magouilles et les dossiers noirs sont mis en avant. Ici, le président semble perdu, il a perdu la passion, il doute et on tombe dans ce double sens de la Grâce en italien. Le film est un peu long, mais l’aspect contemplatif est là et la lenteur fait donc partie de l’esthétique globale.
L’Italie, paradoxe entre modernité, morale et religion.
Si La Grazia se déroule en Italie, le film dépasse largement le cadre national. Paolo Sorrentino inscrit son récit dans un contexte européen traversé par la crise de la responsabilité politique et morale. L’Italie, avec son histoire institutionnelle complexe, son héritage catholique profondément ancré et ses tensions contemporaines autour de la fin de vie, devient un terrain symbolique idéal. Le président De Santis est catholique, juriste de formation, et profondément attaché à l’idée de loi comme cadre protecteur. Le dilemme autour de l’euthanasie n’est jamais traité de manière polémique, mais comme une collision intime entre foi, éthique et devoir républicain.
Le choix d’un président fictif permet à Sorrentino d’éviter toute lecture partisane ou référentielle. Il ne s’agit pas de dénoncer un système précis, mais de proposer un contre-modèle, presque utopique, d’un homme de pouvoir guidé par la mesure et la retenue. Le film naît aussi d’un contexte mondial marqué par la guerre, la radicalisation des discours et la tentation autoritaire. Face à ces crispations, La Grazia défend une autre posture : celle du silence, de la lenteur et du questionnement. Le doute devient un acte politique en soi.
Enfin, le titre prend tout son sens dans cette articulation entre religieux et profane. La grâce n’est ni un miracle, ni une absolution. Elle apparaît comme un état fragile, un moment de justesse où l’homme accepte de ne pas détenir la vérité. En choisissant ce sujet aujourd’hui, Sorrentino signe un film profondément contemporain, qui rappelle que gouverner, c’est d’abord accepter le poids moral de ses choix, sans jamais s’en exonérer.
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28 janvier 2026 en salle | 2h 13min | Drame, Romance
De Paolo Sorrentino |
Par Paolo Sorrentino
Avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque
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