Amour Apocalyspe, une pépite du cinéma franco-canadien.


Il y a parfois des films qui attrapent doucement, sans bruit, et qui laissent une trace durable. Amour Apocalypse fait partie de ceux-là. Une comédie romantique québécoise singulière, drôle, fragile et profondément humaine, qui parle de la peur du monde, de l’éco-anxiété, et de l’amour comme dernier refuge possible, sans jamais tricher.

Dans Amour Apocalypse, Adam, 45 ans, propriétaire d’un chenil, est un homme bon, généreux, mais envahi par une éco-anxiété chronique qui le paralyse. L’achat d’une lampe de luminothérapie devient le point de départ d’une rencontre inattendue : au bout du fil du service après-vente, Tina, une femme à la voix douce. Cette relation téléphonique, presque irréelle, dérègle son quotidien et ouvre une brèche. Autour d’Adam gravitent des figures très incarnées : Eugène, son père, terrien et combatif, Romy, jeune employée lucide et provocatrice, et une galerie de personnages qui reflètent chacun, à leur manière, un monde saturé de peurs et de contradictions .

Une histoire d’amour peu ordinaire de gens ordinaires

Le film est magique. Il possède ce « truc en plus » propre aux grandes comédies sociales québécoises, cette capacité rare à mêler le trivial et l’essentiel, la douceur et l’angoisse, sans jamais forcer le trait. En France, ce type d’équilibre est devenu exceptionnel, à part quelques pépites récentes comme L’amour c’est surcôté. Ici, on est immédiatement happé par Adam. Il n’est ni héroïque, ni antipathique, ni idéalisé. Il est simplement lui, avec ses peurs envahissantes liées au climat, à l’effondrement annoncé, à l’incapacité de se projeter. Ces angoisses nous ramènent à nous-mêmes, nous interrogent, et, paradoxalement, nous appellent à l’action.

La relation entre Adam et Tina naît d’un dispositif presque surréaliste. Cette idée du « je retrouve la demoiselle du téléphone » semblerait artificielle, mais Anne Émond la filme avec une telle sincérité qu’elle devient belle, évidente, presque nécessaire. Leur lien se construit d’abord par la voix, par l’écoute, par une forme de présence désincarnée qui précède le corps. C’est une histoire d’amour de gens ordinaires, cabossés, fatigués, mais encore capables de s’émerveiller.

Adam touche par sa fragilité. Il ressent tout trop fort, comprend mal ce monde qui lui échappe, et tente de se protéger par un contrôle permanent de ses peurs. Il n’attend rien de la vie, car il anticipe tout, jusqu’au pire. Sa douceur, sa mélancolie, en font un personnage profondément « attachiant ». Décrit comme bizarre, foncièrement inadapté, il va pourtant transformer son entourage. Non par des discours, mais par sa manière honnête et décalée de regarder le réel. L’amour, ici, n’est pas une solution miracle, mais un espace de respiration, un endroit où l’on accepte enfin de baisser la garde.

Crédit photo: Maryse Boyce

La peur de demain et la recherche du bonheur

Au cœur du film, il se trouve une angoisse très contemporaine : la peur de demain. L’éco-anxiété d’Adam n’est jamais traitée comme un simple trait de caractère, en revanche comme un symptôme collectif. Il incarne une génération qui sait, qui a lu, qui a compris, mais qui se sent impuissante. Face à lui, Eugène, son père, représente une autre posture. Plus terre à terre, il voit la vie comme un combat quotidien. Tant que l’apocalypse n’est pas là, il faut continuer à avancer. Son regard rappelle cette maxime attribuée à Martin Luther King : « Si l’on m’apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un pommier. »

Le film interroge cette tension permanente entre lucidité et paralysie. Adam est piégé dans une existence qu’il ne parvient pas à maîtriser, malgré ses tentatives de contrôle obsessionnelles. Romy, en le provoquant, en le nommant « neuroatypique », met des mots sur sa différence, sans jamais la réduire. Cette perception par l’entourage est essentielle : Adam devient un miroir. Chacun projette sur lui ses propres peurs, ses excès, ses contradictions.

La recherche du bonheur, dans Amour Apocalypse, n’est jamais idéalisée. Elle est fragile, bancale, parfois absurde. Le film rappelle que vouloir être heureux dans un monde qui va mal n’est ni naïf ni indécent. C’est peut-être même un acte de résistance. Rire, aimer, créer du lien deviennent des gestes politiques discrets, mais essentiels.

Crédit photo: Maryse Boyce

Pourquoi on aime tant cet anti-héros ?

Adam cristallise avant tout la peur de demain, et c’est là que le film devient presque sociologique. Un être qui n’attend rien de la vie, il anticipe tout et a peur de tout. Cette anticipation permanente le place dans une posture d’observateur anxieux, piégé dans une vie qu’il n’arrive pas à maîtriser, malgré ses tentatives de contrôle à base de craintes de tout. L’entourage ne sait pas toujours comment le lire. La perception de l’entourage devient alors un axe central : Adam est vu comme étrange, décalé, parfois encombrant. Sa douceur, sa morosité font de lui quelqu’un d’attachiant, un terme qui dit bien cette ambiguïté entre tendresse et fatigue émotionnelle. Romy met des mots là où les autres contournent, jusqu’à lâcher ce « neuroatypique », comme si la société avait besoin d’une étiquette pour expliquer ce qu’elle ne comprend pas. On ne comprend pas qu’un type puisse être toujours avenant, calme et à rendre service, mais on ne comprend pas comment il peut aussi avoir peur de tout.

Si on aime ce personnage, c’est surtout que la réalisatrice fait d’Adam quelqu’un qui n’est ni un héros ni un cas clinique, mais un symptôme, celui d’un monde saturé d’informations, de peurs climatiques, d’angoisses diffuses. Il n’est pas mauvais, il n’est pas gentil, il est juste lui, et c’est précisément cette honnêteté désarmante qui finit par toucher les autres, révélant leurs propres angoisses face à l’avenir.

Le cinéma québécois est si différent du cinéma français.

Anne Émond s’inscrit pleinement dans cette tradition du cinéma québécois qui ose le mélange des tons. Là où le cinéma français a souvent tendance à cloisonner, à expliquer, à psychologiser, le cinéma québécois accepte le chaos, l’inconfort, l’absurde. Amour Apocalypse navigue librement entre comédie romantique, drame existentiel, film catastrophe intime.
Il y a aussi une liberté de regard sur les corps, l’âge, la fatigue du monde. Adam et Tina ne sont pas des héros jeunes et idéalisés, mais des adultes marqués par la vie. Cette approche donne au film une sincérité rare. L’humour, souvent pince-sans-rire, parfois noir, n’édulcore jamais la gravité des sujets abordés. Il agit comme une soupape, une respiration.
Enfin, le film rappelle combien le cinéma québécois sait parler de santé mentale sans pathos, sans discours plaqué. Il montre, il accompagne, il écoute. Et c’est peut-être là sa plus grande force : proposer un cinéma profondément humain, politique sans slogans, tendre sans naïveté, capable de faire rire et réfléchir dans le même mouvement.

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Note : 5 sur 5.

21 janvier 2026 en salle | 1h 40min | Comédie, Romance
De Anne Émond | 
Par Anne Émond
Avec Patrick Hivon, Piper Perabo, Connor Jessup
Titre original Peak Everything


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