Avec Hamnet, Chloé Zhao adapte le roman de Maggie O’Farrell en revenant sur une blessure intime de William Shakespeare : la mort de son fils unique. Une œuvre de deuil, de chair et d’imaginaire, où l’intime nourrit la naissance d’un mythe universel.
L’action se déroule à la fin du XVIᵉ siècle, à Stratford-upon-Avon. William Shakespeare est encore un homme partagé entre une vie familiale enracinée et une ambition artistique qui l’appelle vers Londres. À ses côtés, Agnes, inspirée d’Anne Hathaway, incarne une figure profondément liée à la nature, intuitive, presque mystique, qui vit au rythme des saisons et des corps. Le couple a trois enfants, dont les jumeaux Hamnet et Judith. Lorsque Hamnet meurt à l’âge de onze ans, probablement de la peste, l’équilibre familial se fracture. Agnes s’enferme dans un deuil viscéral, charnel, refusant toute consolation sociale. William, souvent absent, tente de survivre autrement, en transformant la douleur en matière dramatique. Autour d’eux gravitent Mary, la mère de William, rigide et religieuse, John, le père violent et déchu, et Bartholomew, le frère protecteur d’Agnes. Le récit ne cherche pas la reconstitution académique, mais une vérité émotionnelle : comment une famille ordinaire affronte l’irréparable, et comment l’absence d’un enfant devient un vide structurant, impossible à combler.
Du roman au cinéma, transposer le deuil et l’imaginaire autour de l’un des plus grands dramaturges
Le roman Hamnet de Maggie O’Farrell prend pour point de départ un fait historique minuscule et brutal : la mort d’un enfant dont l’Histoire n’a presque rien retenu. À partir de cette lacune, l’autrice bâtit une fiction du deuil qui refuse le spectaculaire. Elle investit l’absence, le silence, les gestes quotidiens, et imagine ce qui n’a jamais été écrit : l’intimité d’Anne Hathaway, rebaptisée Agnes, reléguée pendant des siècles aux marges du récit shakespearien. Le livre invente une femme en communion avec la nature, herboriste, guérisseuse, presque païenne, figure à la fois maternelle et archaïque, qui vit la perte comme une déchirure physique. Le deuil n’est pas une idée abstraite, il est une sensation, un poids dans le corps, une respiration entravée.
L’adaptation cinématographique de Chloé Zhao prolonge cette démarche en traduisant l’intériorité romanesque par la matière du cinéma : les paysages, les textures, les silences. Là où le roman use de monologues intérieurs et de fragments sensoriels, le film privilégie les regards, la lenteur, l’épaisseur du temps. Le lien supposé entre la mort de Hamnet et l’écriture de Hamlet n’est jamais traité comme une vérité historique, mais comme une hypothèse poétique : la création naîtrait d’une impossibilité à dire autrement la perte. Le nom même d’Hamlet, variation élisabéthaine de Hamnet, devient un écho obsédant, une survivance symbolique.
Ni le roman ni le film ne prétendent expliquer Shakespeare. Ils l’humanisent. Le dramaturge cesse d’être un monument figé pour redevenir un homme confronté à la mort, à l’absence, à la culpabilité. Le deuil n’est pas sublimé, il est déplacé. L’imaginaire sert alors de médiateur : non pour effacer la douleur, mais pour lui donner une forme transmissible. En ce sens, Hamnet ne raconte pas la naissance d’un chef-d’œuvre, mais la tentative fragile de survivre à ce qui ne peut être réparé.

La réalisatrice et ses choix d’adaptation
Chloé Zhao fait le choix d’une adaptation fidèle à l’esprit du roman, mais affranchie des conventions du film historique classique. Elle refuse la démonstration, la surcharge explicative, et privilégie une mise en scène sensorielle, presque organique. La caméra épouse les corps, la nature, les matières, comme si le monde extérieur devenait le reflet direct des états intérieurs d’Agnes et de William. Le récit se déploie par fragments, par ellipses, acceptant le vide comme une donnée essentielle du deuil.
La réalisatrice place délibérément Agnes au centre du film, inversant la hiérarchie traditionnelle qui faisait de Shakespeare l’unique point focal. Ce choix est politique autant qu’artistique : redonner une voix à celle que l’Histoire a réduite au silence. La cinéaste assume également la dimension métaphorique et spirituelle du récit, sans jamais la figer dans un surnaturel démonstratif. Enfin, son adaptation fait de la création artistique non pas un salut, mais un passage : l’art ne guérit pas, il transforme. Fidèle à son cinéma, elle filme des êtres traversés par la perte, qui avancent sans certitude, mais avec la nécessité vitale de continuer à sentir, à aimer, et à créer.
Ce qui attire le plus l’œil est la représentation de la pièce dans le film : tout est filmé comme une scène de vie réelle sur scène, comme pour transposer l’instance psychique d’un père dans une forme de vérité des mots. Le public et le théâtre élisabéthain sont filmés avec une mise en scène et une photographie qui rappellent les peintures d’époque. Hamlet devient une œuvre où l’Art délivre et dit tout ce que l’Homme ne peut dire en société.
Mais le film ne s’arrête pas à une catharsis intime. Chloé Zhao inscrit explicitement l’art dans une dimension collective, presque rituelle. La scène du Globe Theatre marque le basculement du deuil privé vers une expérience partagée. La douleur, jusque-là confinée à la sphère familiale, quitte l’intime pour devenir émotion commune, portée par le public. La frontière entre réalité et fiction s’efface : Agnes assiste à la représentation de Hamlet, et le théâtre devient un espace de transmutation où l’amour et la mort cessent d’être séparés. L’art n’est plus seulement un exutoire personnel pour William, il devient un acte social, presque spirituel, destiné aux autres, un lieu où l’on pleure ensemble, où le silence individuel trouve enfin une résonance collective.
Parce que oui, le dramaturge, le tragédien, n’écrit pas pour expliquer le monde, mais pour rendre à l’émotion sa place légitime dans la vie des hommes. Depuis la tragédie grecque jusqu’aux grands auteurs classiques, le théâtre agit comme un espace de libération des passions, là où la société impose le silence, la retenue, ou le refoulement. Dans Hamlet, l’Art ne moralise pas, il expose, il met à nu, et permet à chacun de reconnaître ce qui le traverse sans pouvoir le nommer. En cela, la création devient un geste profondément humaniste : elle rend libre celui qui demeure prisonnier de sa condition, de sa douleur, de ses contradictions. Le théâtre ne sauve pas, mais il ouvre un passage, un lieu où l’homme cesse d’être seul face à ce qu’il endure, et retrouve, ne serait-ce qu’un instant, une forme de respiration intérieure.
Quand les archives se taisent et que la fiction comble le vide
L’un des enjeux essentiels de Hamnet réside dans la frontière mouvante entre ce que l’Histoire atteste et ce que la littérature, puis le cinéma, imaginent. Les faits avérés concernant Hamnet Shakespeare sont d’une sobriété brutale : baptisé en 1585, inhumé le 11 août 1596 à Stratford-upon-Avon, l’enfant meurt à onze ans, sans qu’aucune archive ne précise les circonstances exactes de son décès. Les historiens évoquent une probable peste bubonique, endémique à l’époque, mais rien ne permet d’aller au-delà de cette hypothèse. Aucune source contemporaine ne relie explicitement cette mort à l’écriture de Hamlet, malgré la proximité des noms, interchangeables dans l’Angleterre élisabéthaine. Le roman de Maggie O’Farrell, puis le film de Chloé Zhao, assument alors une démarche pleinement romanesque : ils inventent l’intimité conjugale, déplacent le centre du récit vers Agnes, et introduisent des motifs symboliques, voire surnaturels, comme l’échange de vie entre les jumeaux. Ces choix ne prétendent pas corriger l’Histoire, mais révéler une vérité émotionnelle là où les archives demeurent muettes, faisant du silence documentaire le terreau même de la création.
À cette zone de silence laissée par les archives s’ajoute un cadre social précis que le film et le roman déplacent volontairement. À l’époque élisabéthaine, le deuil obéissait à des normes strictes, attendues comme mesurées, presque contenues, dans une société où la mort des enfants, souvent liée aux épidémies, faisait tragiquement partie du quotidien. La disparition de Hamnet s’inscrit ainsi dans une réalité collective banalisée, qui contraste violemment avec l’intensité du chagrin vécu par ses parents. Rien n’atteste non plus de la présence de William Shakespeare aux funérailles de son fils, probablement retenu à Londres par son travail ou les fermetures liées à la peste, une absence lourde de sens que la fiction investit sans jamais la documenter. La condition sociale modeste des Shakespeare, famille ordinaire de Stratford, sans rites funéraires spectaculaires, rappelle que ce drame n’eut rien d’exceptionnel aux yeux de la société, malgré son caractère irréparable sur le plan intime. C’est précisément dans cet écart entre une mort collectivement “normale” et une douleur profondément singulière que s’engouffre la fiction, non pour réécrire l’Histoire, mais pour donner voix à ce que les usages, les normes et les silences d’une époque empêchaient de formuler.
Notre avis sans chercher à joindre le récit à la vérité historique
Une claque émotionnelle, chaque scène, chaque séquence, chaque choix esthétique vibre. Même le choix de la police d’écriture est parfait dans l’opening.
La direction d’acteur est intense aussi bien pour les adultes que les plus jeunes. Le film redonne du sens à la phrase « et après ce n’est que silence ». Paul Mescal et Jessie Buckley sont iconiques dans leurs rôles de WIlliam et Agnès. Chloé Zhao arrive à faire vibrer le silence, à peupler le vide de l’obscurité. On en espérait presque une adaptation en film d’époque de l’œuvre Hamlet.
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21 janvier 2026 en salle | 2h 05min | Drame
De Chloé Zhao |
Par Chloé Zhao, Maggie O’Farrell
Avec Paul Mescal, Jessie Buckley, Emily Watson
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