Furcy, né libre – La Réunion loin de l’idéal du regard des Lumières.


À l’Île de La Réunion en 1817, un homme asservi découvre qu’il est peut-être né libre. Furcy, né libre retrace le combat juridique d’un esclave contre un système colonial fondé sur le déni d’humanité. Inspiré d’une histoire vraie, le film d’Abd Al Malik interroge le droit, la justice, et la mémoire française.

Furcy est un esclave de maison, instruit, observateur, silencieux. À la mort de sa mère, des documents révèlent qu’elle était libre, ce qui fait de lui un homme libre illégalement réduit en esclavage. Aidé par Boucher, un procureur abolitionniste obstiné, il engage une bataille judiciaire longue et éprouvante. Autour d’eux gravitent des figures ambiguës, colons, juristes, propriétaires, tous persuadés d’être dans leur bon droit. Le film oppose deux trajectoires parallèles, celle d’un homme privé de parole mais porté par le droit, et celle d’un système bavard, sûr de sa légitimité, mais profondément injuste.

Furcy, né libre: Makita Samba © Fabien Coste

La Réunion, Île Maurice, Madagascar, Rodrigues : la fin de l’esclavage et son paradoxe juridique

Les territoires ultramarins français occupent une position géographique stratégique, souvent éloignée de la métropole, mais centrale dans l’histoire coloniale. Guadeloupe, dans les Antilles françaises, Île de La Réunion, dans l’océan Indien, ont été structurés par l’économie de plantation et l’esclavage, jusqu’à l’abolition de 1848. Cette abolition rattache juridiquement ces territoires à la République et à ses principes, sans effacer immédiatement les inégalités héritées du système colonial. Autour d’eux, Île Maurice, Rodrigues et Madagascar suivent d’autres trajectoires, passant sous domination britannique ou accédant à l’indépendance, avec des formes d’exploitation qui prolongent l’esprit de l’esclavage sans toujours en porter le nom. Ces différences montrent que l’application des droits de l’homme dépend autant du cadre juridique que de la volonté politique. Si la France proclame l’universalité de ces droits, leur mise en œuvre dans les territoires ultramarins reste marquée par des héritages historiques lourds, où la reconnaissance juridique n’efface pas d’un coup les fractures sociales, mémorielles et économiques issues de l’esclavage.

NomLocalitéIndépendance de la France ou statut politique
GuadeloupeAntilles, mer des CaraïbesDépartement et région d’outre-mer français, intégrée à la République
Île de La RéunionOcéan Indien, à l’est de MadagascarDépartement et région d’outre-mer français, intégrée à la République
Île MauriceOcéan IndienIndépendante depuis 1968, ancienne colonie française puis britannique
RodriguesOcéan Indien, à l’est de l’île MauriceRégion autonome de la République de Maurice depuis 2002
MadagascarOcéan Indien, au large de l’Afrique de l’EstIndépendante depuis 1960, ancienne colonie française

Le film traverse plusieurs territoires de l’océan Indien, révélant un paradoxe fondamental : l’abolition progresse, mais le droit colonial reste fragmenté, inégal, et souvent contradictoire avec celui de la métropole. À La Réunion, colonie française, l’esclavage perdure sous couvert de légalité, encadré par le Code Noir, qui considère l’esclave comme un bien meuble. La loi existe, mais elle sert l’oppression. À l’Île Maurice, ancien territoire français devenu britannique, Furcy change de maître mais pas de condition, la plantation devenant une prison à ciel ouvert où la violence est systémique. Ces espaces montrent une abolition différée, conditionnelle, dépendante des intérêts économiques et des rapports de force locaux. Madagascar et Rodrigues, évoqués en creux, rappellent que l’océan Indien est un carrefour colonial où les logiques juridiques se superposent sans jamais réellement libérer les corps. Le paradoxe est là : la France se pense patrie du droit et des Lumières, mais applique dans ses colonies un droit d’exception, dérogatoire, qui nie l’égalité humaine. Furcy retourne ce droit contre ses propres fondements, utilisant les outils du colon pour révéler ses incohérences. Le film montre ainsi que l’abolition n’est pas un acte net, mais un processus lent, conflictuel, souvent hypocrite, dont les traces structurent encore les territoires dits d’outre-mer.

Cette circulation géographique n’est jamais neutre, elle matérialise une circulation des lois, des statuts et des contradictions. Chaque territoire fonctionne comme un miroir déformant du précédent, révélant que l’esclavage ne disparaît pas avec un décret, mais se reconfigure selon les intérêts politiques, économiques et symboliques du moment. Le film insiste sur cette fracture entre le discours universaliste porté par la métropole et sa traduction concrète dans les colonies, où la loi devient un instrument malléable, ajusté pour préserver l’ordre établi. Cette application différenciée du droit crée un espace juridique flou, volontairement ambigu, dans lequel les personnes asservies sont maintenues dans une incertitude permanente. En montrant Furcy se déplacer d’un territoire à l’autre sans jamais accéder à une véritable reconnaissance, le récit souligne que la fin de l’esclavage ne peut être comprise sans analyser ces zones grises, ces délais, ces résistances institutionnelles. Le combat de Furcy révèle ainsi une vérité dérangeante : ce n’est pas l’absence de lois qui prolonge l’esclavage, mais leur usage sélectif. Le film invite alors à repenser l’histoire coloniale non comme une succession de dates officielles, mais comme une lutte continue entre principes affichés et réalités imposées, dont les territoires ultramarins portent encore aujourd’hui la mémoire et les conséquences.

De plus en plus d’historiens rappellent qu’à côté de l’esclavage va naitre un nouveau modèle, « Les engagés » : on prend des personnes issues de comptoirs des Indes qu’on va loger et nourrir, tout en leur donnant un salaire très faible. Ils ne sont pas esclaves, mais leurs faibles revenus les enchaînent à un patron qui peut les tyraniser comme bon lui semble.

Photo Makita Samba, Ana Girardot Photo © Fabien Coste

Furcy : un appel au devoir de mémoire réunionnais

On est emporté rapidement par l’histoire et du parcours du personnage dans sa quête de reconnaissance de son affranchissement. Makita Samba et Romain Duris se fondent dans leurs personnages respectifs Furcy et Maitre Boucher. On vibre au rythme du verbe de Mtr Boucher voulant rétablir le principe de liberté pour « être venant à naître sur le territoire français».

Le film possède quelques séquences poétiques, malgré la dureté du sujet. On reste scotché à cette chronique historico-judiciaire, celle de Furcy et de son itinéraire, dans un monde où l’esclavage s’applique différemment entre la France métropolitaine, les dom-tom ou l’Ile Maurice qui bascula sous la couronne britannique.

Le projet de Furcy, né libre naît d’un long cheminement personnel et intellectuel d’Abd Al Malik. En 2010, lors d’un concert à La Réunion, des jeunes lui font découvrir le livre L’Affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, qu’il refuse d’adapter, faute de maturité artistique. Dix ans plus tard, après la visite du mémorial de l’abolition à Nantes et une réflexion sur l’esclavage vu du point de vue français, le cinéaste se sent enfin prêt. Il choisit de raconter non seulement l’esclavage, mais surtout le combat juridique d’un homme qui force le système colonial à se confronter à ses propres lois, faisant du film un récit éminemment contemporain, ancré dans la mémoire et le droit.

Par ce projet, ce film s’inscrit comme un geste mémoriel fort pour La Réunion. Il rappelle que l’histoire de l’esclavage n’est pas un récit lointain ou abstrait, mais une réalité locale, inscrite dans les paysages, les familles, et les silences. En donnant un visage à Furcy, Abd Al Malik redonne une place aux résistances juridiques et intellectuelles des esclaves, trop souvent absentes du récit national. Le film refuse l’accusation stérile, mais exige la reconnaissance. Il invite à regarder l’histoire en face, sans confort, et à comprendre que la mémoire n’est pas une punition, mais une condition pour faire société. Pour La Réunion, ce film agit comme un rappel, et comme un outil de transmission, nécessaire, lucide, et profondément humain.

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Note : 4 sur 5.

14 janvier 2026 en salle | 1h 48min | Biopic, Drame, Historique, Judiciaire
De Abd Al Malik | 
Par Etienne Comar
Avec Makita Samba, Romain Duris, Ana Girardot


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