L’Engloutie la consécration Galatéa Bellugi


En 1899, au cœur des Hautes Alpes enneigées, une jeune institutrice républicaine arrive dans un hameau isolé. Porteuse de savoir et de certitudes, elle va progressivement se heurter à un monde régi par la peur, la nature et les croyances, jusqu’à faire vaciller toutes les évidences.


2025 est sans conteste l’année Galatéa Bellugi ! De la Condition à L’engloutie la jeune femme brille. Dans ce film, on reprend l’éternelle question de la femme, celle qui effraie, qui provoque la colère des villageois. Si elle est détentrice du savoir, si elle est belle et séduisante, on en fait une sorcière sur qui on projette tous les maux de la société. La jeune femme est brillante, intense et son jeu est égal à Gloria ! et La condition, mais ici, le film nous laisse dans le questionnement : et si c’était vrai ? Le glissement vers le fantastique est là, l’étrange étrangeté est placée avec finesse durant un récit au coin du feu. Une jeune femme vient tenter les hommes pour les arracher à la vie et les emporter avec elle. Finalement, son personnage n’est-il pas cela ? Elle vient de village en village, puis sème la terreur. Si ce n’est pas du fantastique, alors nous assistons à une chasse aux sorcières tellement courante et usuelle quand nous sommes face à une femme porteuse de savoir et venant rompre les dogmes classiques locaux. Si le film marche à merveille, c’est pour cette non-réponse, chacun y voit ce qu’il veut bien y voir ! Puis, n’est-ce pas cela la vie, nous n’avons jamais toutes les réponses !

Aimée est envoyée par l’État pour instruire, éclairer et transmettre. Elle incarne la République, la raison, le progrès, et arrive dans ce village persuadée de sa mission, presque cuirassée par son statut. Pourtant, très vite, L’Engloutie déplace son récit du terrain social vers quelque chose de plus trouble. En se confrontant à un territoire coupé du monde, à des hommes vivant au rythme de la montagne, au silence, au froid et aux avalanches, Aimée se retrouve confrontée à elle-même. Le film épouse son point de vue, mais ne le sanctuarise jamais. Derrière l’institutrice, il y a une femme, un corps, un désir, une curiosité, une faille. À mesure que le récit progresse, la frontière entre regard rationnel et bascule intime se brouille. Le spectateur avance avec elle, sans certitude, dans un récit qui tient autant du conte transmis au coin du feu que du drame historique, laissant planer un doute constant sur ce qui relève du réel, de la projection collective ou de l’irruption possible de l’irrationnel.

Galatéa Bellugi dans l'engloutie sortie cinéma 24 décembre 2025
@ Take Shelter – Arte France Cinéma

La femme instruite, la femme séduisante : pourquoi la société fait porter aux femmes les maux des hommes depuis le péché originel ?

Ce que L’Engloutie met en scène avec une grande justesse, c’est un mécanisme ancien, presque archaïque, mais toujours à l’œuvre : celui qui consiste à faire de la femme une figure de désordre dès lors qu’elle sort du cadre assigné. Aimée est instruite, elle détient un savoir, elle est désirante, et cela suffit à la rendre suspecte. Le film ne plaque jamais un discours moderne sur son époque, il observe simplement comment, dans une société masculine fermée, la femme devient rapidement le réceptacle de toutes les peurs. Lorsque les hommes chutent, disparaissent ou meurent, il faut une cause, un visage, un corps à désigner. Et ce corps, historiquement, est celui de la femme.

Le récit rejoint ainsi une longue tradition de suspicion héritée du péché originel, où Ève porte la faute, la tentation, la chute. Aimée n’est jamais montrée comme une manipulatrice consciente, mais comme une présence qui dérange l’ordre établi. Elle sait lire, écrire, penser, et surtout elle ne se conforme pas totalement à la place qu’on attend d’elle. Sa sensualité n’est ni provocante ni calculée, elle est simplement là, latente, intérieure, et c’est précisément cela qui inquiète. Le film interroge alors une idée profondément ancrée : quand un homme vacille, c’est qu’une femme l’a fait tomber.

La grande intelligence de L’Engloutie tient dans son refus de trancher. Est-elle une sorcière, une figure fantastique liée à la montagne, ou simplement une femme devenue bouc émissaire d’une communauté incapable d’assumer ses propres pulsions, ses frustrations et sa violence ? Le film ne répond pas, et c’est là qu’il est juste. Il montre comment la société projette ses pulsions sur celles qui portent le savoir et la liberté, comment le désir féminin devient un danger, comment l’émancipation est immédiatement lue comme une transgression.

À travers Aimée, le film raconte moins une époque qu’un schéma universel. Dès qu’une femme sort du rôle, dès qu’elle trouble l’équilibre masculin, elle devient inquiétante, presque mythologique. L’Engloutie capte cette peur diffuse et la laisse se déployer dans le silence, les regards, la nature elle-même, jusqu’à faire de la montagne un miroir de cette angoisse collective. Le fantastique n’est peut-être pas dans les avalanches ou les légendes, mais dans cette capacité humaine à transformer une femme libre en menace, pour mieux se dédouaner de ses propres failles.

2025 s’impose comme une année charnière pour Galatéa Bellugi, dont l’intensité éclate pleinement dans ce film. Explorant la figure éternelle de la femme qui dérange, parce qu’elle sait, parce qu’elle attire, parce qu’elle échappe aux cadres. Brillante et magnétique, l’actrice incarne une présence troublante, jamais expliquée, laissant planer le doute entre fantastique latent et projection collective. Cette absence de réponse fait toute la force du film, qui refuse de trancher, comme la vie elle-même. À partir de là, le récit déploie une puissance rare, fondée sur l’ambiguïté et le ressenti plutôt que sur l’explication. Le spectateur n’est jamais guidé vers une lecture unique, il est invité à composer avec ses propres peurs, ses croyances et ses intuitions. Le film avance à hauteur de sensations, installe un climat durable, et questionne subtilement notre rapport à ce qui dérange l’ordre établi. Plutôt que d’imposer un sens, il laisse une empreinte, un trouble diffus, une réflexion ouverte sur la place accordée aux figures féminines qui sortent des cadres attendus. L’Engloutie, ce film ne cherche pas à être compris, mais à être éprouvé, et c’est précisément ce qui lui permet de s’inscrire durablement dans la mémoire.

Spoiler

Le film ne cherche jamais à refermer ses questions, bien au contraire, il en ouvre de nouvelles, plus troublantes encore. À mesure que le récit avance, Aimée cesse d’être uniquement cette institutrice envoyée par l’État pour éclairer un territoire isolé. La fin la transforme en cette figure tentatrice, semblant passer de village en village sous couvert de sa fonction, ce qui déplace subtilement la lecture. Est-elle victime des peurs du collectif ou encore est-elle réellement ce démon envoyé pour fourvoyer les hommes mariés ? ? Sa présence devient magnétique, ambiguë. La jeune femme que l’on percevait fragile, glisse vers une image plus inquiétante, presque dangereuse. Le film joue alors pleinement sur l’incertitude, laissant planer le doute entre mythe, fantasme collectif et projection masculine. Cette absence de réponse nette est volontaire, et c’est précisément ce flottement qui donne au récit sa force durable, prolongeant l’expérience bien après la dernière image.

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Note : 4.5 sur 5.

24 décembre 2025 en salle | 1h 37min | Drame
De Louise Hémon | 
Par Louise Hémon, Anaïs Tellenne
Avec Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher


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