Un récit intime où Romane Bohringer et Clémentine Autain confrontent l’absence, la mémoire et les blessures d’enfance. Dites-lui que je l’aime explore la peur de reproduire les failles parentales et la possibilité fragile de se réconcilier avec l’enfant que l’on a été.
Dites-lui que je l’aime s’impose comme un geste de cinéma à la fois intime, politique et profondément humain. Romane Bohringer explore ce qui demeure enfoui quand l’enfance a été marquée par le manque, l’incompréhension et les zones d’ombre laissées par un parent trop fragile pour rester. Le film s’articule autour d’un double récit qui, au-delà de la mise en abyme, interroge la manière dont nos mémoires déformées, nos silences et nos peurs façonnent ce que nous devenons. Le trouble naît de cette façon qu’a la réalisatrice de se tenir sur une ligne ténue entre fiction et vérité, entre pudeur et dévoilement, pour raconter comment l’on grandit avec les absences, comment on apprend à survivre aux blessures fondatrices et, surtout, comment on tente de réconcilier l’enfant que l’on a été avec l’adulte que l’on devient.
Deux trajectoires, deux drames, deux portraits
Au cœur du film, deux trajectoires se répondent : celle de Romane Bohringer, qui remonte ses propres souvenirs pour comprendre l’abandon maternel, et celle de Clémentine Autain, dont l’histoire résonne douloureusement avec la sienne. Le récit avance par fragments, guidé par les mots de Clémentine et par les images que Romane recompose pour retrouver un sens à ce qui demeure brisé. Autour d’elles gravitent des figures qui incarnent les étapes d’une reconstruction : la mère insaisissable, interprétée avec une intensité troublante par Eva Yelmani, l’enfant blessée que porte Liliane Sanrey Baud, et la psy jouée par Josiane Stoleru, présence ferme et nécessaire pour relier les souvenirs épars. Le film se construit ainsi comme un espace de confrontation douce où chaque personnage vient éclairer une facette de la transmission, de la honte, de la peur et de l’amour que l’on cherche encore à déchiffrer.
Quand grandir devient la peur de reproduire les erreurs de nos parents absents
Grandir avec un parent manquant laisse une empreinte si profonde qu’elle finit par se confondre avec notre identité. Le film montre avec une grande lucidité cette façon qu’ont les enfants devenus adultes de se demander s’ils pourront aimer mieux que ceux qui n’ont pas su. Lorsque l’absence a été précoce, la mémoire s’emplit de zones grises, de fantasmes, de récits recomposés, et c’est dans ces interstices que naît la crainte de reproduire un schéma que l’on redoute plus que tout. Romane Bohringer filme ce vertige avec une sincérité désarmante : on suit son enquête intime comme une tentative de conjurer la fatalité, de comprendre si la défaillance d’hier peut cesser de guider la main de demain. Les révélations surgissent par bribes, parfois dans une lettre oubliée, parfois dans une parole enfin entendue. Ces fragments montrent qu’une mère fragile peut avoir aimé maladroitement, et que cette nuance suffit parfois à faire vaciller des décennies de certitudes douloureuses. À travers les regards croisés de Romane et de Clémentine, le film dévoile un mécanisme que beaucoup portent en silence : le doute constant de ne pas être à la hauteur, la peur que l’histoire se répète, et ce désir presque acharné de devenir un meilleur parent que celui dont on a manqué. La libération survient lorsque la mémoire s’ouvre, lorsque l’on accepte de regarder l’ombre en face pour y reconnaître, malgré tout, une trace d’amour. C’est là que le film trouve sa force, dans cette possibilité de se réconcilier avec ce qui nous a construits malgré nous.
Et cette réconciliation, si fragile soit-elle, devient une forme de renaissance. Elle n’efface rien, elle n’annule pas les failles, mais elle redonne une place à ce qui avait été enfoui trop longtemps. Le film rappelle que grandir, ce n’est pas seulement dépasser ses blessures. Mais aussi à apprendre à leur donner un nouveau sens, à reconnaître ce que l’on a reçu malgré le manque, et à se libérer des peurs transmises sans le vouloir. En cela, il réaffirme que l’amour, même imparfait, peut encore réparer ce que l’absence avait tenté de figer.
Un film autant troublant qu’il est tristement beau.
Le film est troublant, un double récit, mais les mêmes peines, les mêmes fantômes et mêmes maux. La perte précoce d’un parent est toujours traumatique, on compose avec l’absence, on spécule sur notre avenir et l’éternelle question « Que serions-nous s’il était vivant ? Serait-il fier de moi ? ». Que ce soit un père ou une mère, il y a une cassure qui ne trouve jamais de colle magique.
Le plus troublant est cet effet de miroir entre la réalisatrice et l’essayiste soulignant l’universalité de la peine, mais aussi du sentiment d’incomplétude. Des ressentiments ineffables où parfois les mots sublimes ou essaient de dessiner les contours.
Un film sur l’absence, quand le mot partir remplacer celui d’abandonner. Nous avons souvent peur des mots qui donne du sens à l’abandon, on préfère dire « elle est partie », on a peur de mettre des mots sur les traumatismes de l’abandon et du rejet. Le long travail à faire avec un analyste est de mettre des mots sur ces silences et ces absences. Et quand il s’agit d’un abandon par un suicide, on trouve toujours les mêmes mots que l’on dit à un enfant : « il/elle était fatigué(e), son cœur à lâcher ». Finalement, tout le travail lié à ces problématiques est de réussir à consoler un enfant intérieur terrifié par un moment qui restera à jamais gravé dans sa mémoire.

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3 décembre 2025 en salle | 1h 32min | Comédie dramatique
De Romane Bohringer |
Par Romane Bohringer, Gabor Rassov
Avec Romane Bohringer, Clémentine Autain, Eva Yelmani
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