Avec Classe moyenne, Antony Cordier signe une satire sociale corrosive où le rire se mêle à l’inconfort. Porté par Laurent Lafitte, Élodie Bouchez, Ramzy Bedia, Laure Calamy, Sami Outalbali et Noée Abita, le film explore la violence des rapports de classe au sein d’une villa estivale.
Antony Cordier revient avec Classe moyenne, une œuvre à la fois drôle, dérangeante et profondément politique. Au cœur d’une villa de vacances, il met en scène un huis clos où se confrontent bourgeoisie et classes populaires, dans un engrenage cruel et jubilatoire. Le film, sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes, explore la frontière poreuse entre comédie et drame social, révélant à quel point l’argent, le pouvoir et l’ambition corrompent les idéaux. Avec un casting prestigieux — Laurent Lafitte, Élodie Bouchez, Ramzy Bedia, Laure Calamy, Sami Outalbali, Noée Abita et Mahia Zrouki — le cinéaste orchestre un jeu de massacre qui interroge nos propres contradictions.

Des personnes issues d’un milieu modeste face à des bourgeois
Mehdi (Sami Outalbali), jeune homme issu d’un milieu modeste, passe l’été dans la demeure cossue de ses beaux-parents. Très vite, un conflit éclate entre la famille bourgeoise et le couple de gardiens de la villa, les Azizi (Ramzy Bedia et Laure Calamy). Convaincu de pouvoir négocier entre les deux mondes, Mehdi se heurte à l’escalade des tensions. Chaque personnage nourrit un désir de transformation : Nadine (Laure Calamy) et Tony (Ramzy Bedia) veulent accéder à la richesse, Laurence (Élodie Bouchez) rêve d’une respectabilité artistique, Garance (Noée Abita) cherche à redéfinir son identité, Philippe (Laurent Lafitte) exige qu’on reconnaisse son mérite. Tous partagent une obsession : changer de condition, quitte à se renier.
Une critique de la société
Avec Classe moyenne, Antony Cordier signe une satire dans la veine de Claude Chabrol ou de la comédie italienne. Le rire y naît d’une cruauté assumée, révélatrice de la violence sociale. Les dialogues, acérés, exposent l’hypocrisie, la cupidité et le ridicule de personnages prêts à tout pour défendre leurs intérêts. Le film interroge la passion pour l’argent, ce moteur universel capable de transformer l’honnêteté en compromission. Mehdi, figure du transfuge de classe, cristallise cette ambiguïté : croire appartenir à deux mondes, n’en habiter aucun. Face à lui, Garance incarne le capital culturel, ce privilège invisible qui confère une puissance sociale inatteignable pour ceux issus de milieux modestes. Le réalisateur montre que l’argent ne suffit pas : le pouvoir et la reconnaissance demeurent les véritables enjeux. Derrière le vernis de la comédie, le film dévoile les rapports de domination, la fragilité des idéaux et la manière dont chacun se compromet pour survivre ou briller.
En filigrane, Antony Cordier démonte la croyance naïve dans la méritocratie : l’ascension suppose des codes, des réseaux, une aisance symbolique que Pierre Bourdieu décrivait comme capital culturel, et que Garance manipule avec une assurance déconcertante tandis que Mehdi reste entravé par l’anticipation de la sanction sociale. La mécanique comique révèle ainsi une économie morale : chacun calcule, renonce, se protège. L’architecture circulaire de la maison, véritable dispositif panoptique, accentue cet engrenage où les corps se croisent, se jaugent, se surveillent. La satire embrasse la lâcheté ordinaire — petites corruptions, grands renoncements — et fait sentir l’écart entre le récit qu’on se raconte et les actes qu’on pose. Dans cette zone grise, la violence de classe se fait polie, procédurale, presque élégante. Le rire, lui, devient un outil de dissection : il ouvre la chair des illusions et laisse affleurer la peur, le ressentiment, le besoin de reconnaissance qui gouvernent silencieusement les rapports sociaux.
Dans les pas de Chabrol et Scola
Le projet Classe moyenne naît d’un scénario original de Jean-Alain Laban et Steven Mitz, qu’Antony Cordier retravaille avec Julie Peyr pour accentuer sa dimension satirique. Le réalisateur, lui-même issu d’une famille ouvrière, confie avoir reconnu ses propres racines dans les personnages des Azizi. Le casting illustre la volonté d’explorer de nouvelles facettes des acteurs : Ramzy Bedia, souvent associé à la comédie, révèle une puissance dramatique inédite ; Laure Calamy impose sa force physique et sa capacité à inverser le rapport de domination dans le couple ; Élodie Bouchez trouve un rôle plus dur qu’à l’accoutumée ; Noée Abita surprend dans un registre sombre et inquiétant. Le tournage, mené en 25 jours dans une maison ronde inspirée d’un escargot, a permis à Antony de jouer sur la circulation et l’engrenage narratif. La musique, mêlant électro berlinoise et piano classique, traduit le dialogue générationnel. Sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes, le film marque le retour d’Antony Cordier à Cannes vingt ans après Douches froides.
Antony Cordier revendique l’héritage d’Ettore Scola et de Claude Chabrol, tout en injectant une pulsation contemporaine grâce aux textures électroniques qui dialoguent avec le piano de Clémence Ducreux. La maison « en escargot » n’est pas un simple décor : c’est un partenaire de jeu qui impose trajectoires et collisions, inspirant un découpage nerveux et des circulations chorales. Le cinéaste a aussi puisé dans des faits divers — y compris ceux impliquant des employeurs respectables comme Francis Ford Coppola — pour ancrer la négociation au cœur du film dans un réalisme grinçant. Le dispositif de tournage, resserré et rapide, a favorisé l’inventivité : improvisations contrôlées, gestes physiques (danse, jacuzzis, courses), micro-rituels de classe. Enfin, la direction d’acteurs a été pensée « à la carte » : exigence millimétrée avec Laurent Lafitte, liberté cadrée pour Noée Abita, burlesque tendu pour Ramzy Bedia, énergie circassienne pour Laure Calamy, précision feutrée pour Élodie Bouchez, intensité souterraine pour Sami Outalbali.
Classe moyenne est bien plus qu’une comédie grinçante : c’est un miroir tendu à une société obsédée par l’argent, la reconnaissance et le statut. En confrontant bourgeoisie et classes populaires dans un huis clos étouffant, Antony Cordier signe une œuvre féroce et lucide, où chaque éclat de rire révèle une vérité dérangeante. À travers ses personnages, il montre que la frontière entre vainqueurs et vaincus est fragile, que le désir de s’élever peut devenir une prison. Ce film, aussi cruel qu’hilarant, s’impose comme une réflexion nécessaire sur nos contradictions collectives.
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24 septembre 2025 en salle | 1h 35min | Comédie
De Antony Cordier |
Par Antony Cordier, Jean-Alain Laban
Avec Laurent Lafitte, Élodie Bouchez, Ramzy Bedia
Article réalisé sans le soutien du distributeur et accès réduit.
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