Avec L’Effacement, Karim Moussaoui signe un drame aussi intime qu’implacable, portrait d’un homme littéralement dissous dans l’ombre de son père. Entre réalisme social et vertige fantastique, ce film hypnotique frappe fort et juste, porté par une mise en scène chirurgicale et un acteur habité.
L’Effacement : quand exister devient un combat intérieur.
Sous ses apparences de récit feutré, L’Effacement est une lame de fond. Un film audacieux, puissamment incarné, qui nous laisse groggy, touché au cœur et à l’âme. Ce n’est pas qu’il s’efface, c’est qu’il s’éteint de l’intérieur, jusqu’à disparaître à lui-même. Dissous dans une société patriarcale où le silence est roi et les miroirs menteurs, Reda semble condamné à ne jamais devenir vraiment lui-même.
Il vit sous l’autorité d’un père-patriarche tout puissant, prototype glacial d’une masculinité fondée sur le contrôle et la transmission verticale. Il n’est pas question de dialogue, encore moins de tendresse : le père décide, le fils s’exécute. À ses côtés, Reda s’éteint lentement, puis, littéralement, cesse d’exister à ses propres yeux : son reflet disparaît. La métaphore devient alors chair, mise en scène avec une précision quasi-chirurgicale.

La prestation physique de Sammy Lechea, notamment dans une séquence de terrain militaire hallucinante – tournée sans coupes, en temps réel – vaut à elle seule le détour. Son corps devient alors l’outil d’un théâtre intérieur : il encaisse, endure, s’abîme. L’effacement, d’abord psychique, devient organique. Et c’est en subissant encore, jusqu’à la mort du père, que quelque chose bascule. Mais ce réveil est moins une libération qu’une mue inquiétante. Reda ne renaît pas, il mute.
Le regard du cinéaste : la violence des silences
Karim Moussaoui livre ici une mise en scène redoutablement millimétrée, où chaque plan, chaque silence, chaque hors-champ pèse de tout son poids symbolique. Inspiré par Taxi Driver, Gus Van Sant ou encore Kubrick, le réalisateur puise dans le genre sans jamais verser dans le pastiche. Il sculpte une tension constante, à la fois intérieure et sociale, où le fantastique – le reflet disparu – devient un révélateur tragique. On navigue entre la perception subjective et la folie douce, entre hallucination et mal-être.

Son sens du détail transparaît également dans la direction d’acteurs. Sammy Lechea, visage fermé et regard habité, impose une force contenue impressionnante. Son jeu en sourdine laisse émerger toute la violence rentrée du personnage, jusqu’à l’explosion finale, filmée en plan-séquence avec une intensité rare.
À ses côtés, Zar Amir (Malika), bouleverse en femme libre, lucide et blessée. Elle est l’antithèse du monde de Reda : elle voit clair, elle parle, elle ose. En face, Djalila Kadi-Hanifi, qui interprète la fiancée choisie pour Reda, incarne l’enfermement social, la femme conforme, mais absente, elle aussi “effacée”. Deux figures féminines puissantes, l’une en creux, l’autre en plein.
L’Effacement, c’est un cri contenu, un geste de cinéma engagé, brutal et tendre à la fois. Le film rappelle avec force qu’on ne devrait jamais briser un être humain. Car une fois effacé, il ne reste plus que les ombres.
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7 mai 2025 en salle | 1h 33min | Drame
De Karim Moussaoui |
Par Karim Moussaoui, Maud Ameline
Avec Sammy Lechea, Zar Amir Ebrahimi, Hamid Amirouche
🔎 5 choses à savoir sur L’Effacement
🧩 Le film est-il une adaptation fidèle du roman de Samir Toumi ?
Pas exactement. L’Effacement s’inspire librement du roman éponyme paru en 2016. Karim Moussaoui a conservé le cœur du récit — le trouble identitaire et le poids du père — mais a introduit plusieurs éléments inédits : la séquence militaire, l’épilogue brutal, ou encore le traitement plus elliptique du fantastique. Une relecture plus cinématographique que littérale.
🎬 Où le film a-t-il été tourné ?
Le tournage s’est partagé entre Marseille, pour les scènes urbaines et intérieures, et la Tunisie, pour les séquences désertiques et militaires. L’illusion d’Alger est recréée avec une grande finesse, notamment grâce à la lumière et l’architecture de la région PACA, proche de celle des hauteurs algéroises.
🌍 Quel message politique traverse le film en filigrane ?
Sans jamais verser dans le discours, L’Effacement évoque la fracture générationnelle en Algérie, notamment à travers les mouvements populaires de 2019. Le film interroge le legs des pères, la place laissée aux jeunes, et l’idée que la révolte — lorsqu’elle est impossible — peut engendrer une forme de folie ou de retrait du monde.
🎭 Comment a été choisi l’acteur principal, Sammy Lechea ?
Inconnu du grand public, Sammy Lechea a été repéré pour sa retenue, sa force silencieuse et… sa condition physique. L’exigence du rôle nécessitait un acteur capable d’endurer une performance quasi physique, notamment pour la scène militaire tournée sans coupe. Son regard, chargé de tension contenue, a convaincu le réalisateur.
🧠 Pourquoi le miroir est-il central dans l’histoire ?
Le miroir est utilisé comme un symbole de désintégration de soi. Loin d’un effet fantastique gratuit, sa disparition reflète (ou plutôt… ne reflète plus) le trouble mental du personnage. Ce motif devient l’illustration visuelle d’une perte de repères, d’identité et de désir — un effacement à la fois psychologique et social.
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